Pas ce soir, chéri(e), j'ai mal à la libido

Une scène du film Coeurs d’Alain Resnais. L’esthétique est superbe, le propos tout à fait moderne puisqu’il traite de nos amours bancales.
Photo: Une scène du film Coeurs d’Alain Resnais. L’esthétique est superbe, le propos tout à fait moderne puisqu’il traite de nos amours bancales.

On en parle beaucoup, mais si je me fie à ce que je vois, on le fait de moins en moins. On en rêve secrètement, chacun dans son coin, et ça fait coin coin. C'est bien assez difficile de ne pas le faire sans avoir à s'en vanter. Alors, on fait comme si, comme ça, un peu couci-couça.

Qui a envie de reconnaître qu'il n'est pas «matière» à forniquer, chair à fantasme, à provoquer un peu de moiteur? Je ne vous le demande pas, je devine la réponse. Comme l'a écrit Michel Houellebecq, «la valeur d'un être humain se mesure aujourd'hui par son efficacité économique et son potentiel érotique».

En tout cas, désolée, même sous la torture (sortez votre cuir et votre latex), je ne le dirais pas...

Et je ne vous dis pas non plus avec qui je ne le fais pas. J'aime mieux attraper des morpions que d'avouer que c'est avec Jamil.

Le problème, c'est qu'il ne s'en doute même pas. Connaît pas son malheur non plus. Je lui chante: «Johnny, tu n'es pas un ange.» Il claironne: «Maintenant, je pète au lit avec elle.» Notre intimité m'émeut, mais au rayon romantisme, on repassera. Du vent que tout ça.

Connaissez pas Jamil? Pourtant, je vous en ai déjà parlé. Une moitié de beur, l'autre de camembert. Ne manque que la baguette pour mettre dessous, mais avec Jamil, ce serait plutôt les baguettes en l'air. Et des miettes dans le lit.

Jamil, c'est aussi du miel de fleur d'oranger, un chanteur populaire qu'on ne connaît pas assez, qui s'étouffera rien qu'à l'idée de se retrouver dans un texte sur l'asexualité, parce que sa marque de commerce à lui, c'est la baise, la vraie, celle dont on se souvient et qui dérange les voisins.

Voyez comme c'est mal foutu de a à Baize, la vie! Bof, parlez-en en bien, en mal, l'important, c'est qu'on le fasse.

Justement, on ne le fait plus. De qui je tiens ça? Mais y a qu'à regarder! Des statistiques? Bof, tout le monde ment un peu. Je ne suis ni sociologue, ni sexologue, ni urologue, mais je sais compter.

Quand tu élimines les «vieux» (z'irez écouter la chanson de Jamil à leur sujet), les qui-picolent-trop, les qui-prennent-des-antidépresseurs (très mauvais pour le swing dans le manche), les qui-vivent-seuls-avec-leurs-trois-chats, les qui-subissent-leur-couple-avec-leurs-trois-enfants, les qui-se-blairent-plus et les qui-ne-se-lavent-plus-ou-se-lavent-trop, les cardiaques, les impuissants, les perdants à la loterie de la chance, les qui-n'ont-pas-le-temps, les qui-préfèrent-le-spinning, les qui-s'en-privent-pour-en-redécouvrir-le-goût, les culs en toupie avec le coeur en charpie, les non-cohabitants, les moines, les prudes et les cathos de True Love Waits, bref, tous ceux qui font carrière en abstinence, ça fait beaucoup de frigides solitaires qui luttent contre le réchauffement planétaire.

Après avoir fait le décompte de tous ces mal-baisés, il ne reste plus grand-monde pour se sacrifier en tandem sur l'autel du plaisir.

Voyez comme je «n'inventaire» rien. Je me disais aussi que vous comprendriez et que la Saint-Valentin, c'est déjà loin, poil aux mains.

Sex is overrated

La promiscuité n'aide pas. La solitude nuit, surtout la nuit. Entre les deux, on s'ennuie.

Mais de quoi? De ce frotti-frotta, de ces trois minutes top chrono qui donnent chaud dans le dos. Trois minutes, c'est une moyenne, scientifique, mesurée, donc reproductible.

On y revient toujours, à la reproduction! Je le tiens de l'essai La Révolution asexuelle - Ne pas faire l'amour, un nouveau phénomène de société, de Jean-Philippe de Tonnac. Sublime comme bouquin, surtout pour meubler vos insomnies solitaires. Un véritable doigt d'honneur à notre société qui abuse du sexe et nous en désabuse. Je sais, j'ai déjà péché, mais j'étais jeune et inconsciente du danger.

Tiens, on a calculé («on», c'est un certain biologiste britannique, spécialiste de l'évolution à l'Université de Manchester) que les hommes et les femmes, qu'ils habitent dans une grotte du désert de Kalahari ou une maison cossue de cadre supérieur de Westmount, auront des relations sexuelles avec pénétration environ deux ou trois mille fois durant leur vie.

Pour Westmount, vous pouvez diviser par deux, à cause de la résidence secondaire: «Si vous multipliez trois mille [hypothèse haute] par trois minutes, cela vous donne neuf mille minutes consacrées à la chose, autrement dit cent cinquante heures et donc six jours et vingt-cinq minutes sur le total d'une vie. Qu'est-ce qu'un dieu qu'on honorerait 6,25 jours sur 29 200 [soit une vie longue de quatre-vingts ans]? Une religion de l'indifférence», écrit de Tonnac.

Tout ça pour ça... Finalement, même pas une semaine d'amour, de passion et de frisson, quand les trois sont au rendez-vous, et c'est plutôt rare.

Dieu s'est reposé le septième jour. Faites comme lui.

Non-libidoïste, hyposexuel ou asexuel?

«Pas de citoyen respectable sans un casier sexuel bien rempli et une faim affichée. Mais puisque, par un hasard malheureux, nous nous retrouvons avec la libido dans les talons, au moment précisément où nous aurions pu en profiter, nous voilà condamnés à surjouer et à faire semblant», écrit encore l'essayiste, émerveillé par notre civilisation qui a débarrassé le sexe de ses voiles et tabous tout en nous en désintéressant, justement. Trop de spectacle, d'images crues, en haute définition. Finalement, si tout est bon à manger dans le cochon, tout n'est peut-être pas bon à montrer.

Et comme la misère apprécie la compagnie, les asexués ont désormais leur association. Ils partouzent dans les cuddle parties (www.cuddleparty.com), s'échangent des bisous virtuels sur le site d'AVEN (Asexual Visibility and Education Network). Les asexuels sont définis comme des personnes qui n'expérimentent pas l'attraction sexuelle.

Grand bien leur fasse. L'hormone mène le monde et, dans leur cas, elle semble faire défaut. «Comme Andy Warhol, prophète en son pays, ils répètent que le sexe est "the biggest nothing in all the times"», rappelle l'auteur de La Révolution asexuelle.

Aucun mérite à conserver sa virginité dans pareil cas, mais ils ont celui de s'affranchir du bien-baisant, tout aussi enquiquineur que le bien-pensant. Plus de devoir conjugal pour eux. On conjugue le verbe «baiser» au passé simple, beaucoup moins compliqué que le présent et moins compromettant que le futur.

Quant à mon futur, justement, à défaut de me mettre (en ménage) avec Jamil, je crois que je vais me mettre au tricot. Au moins, ça tient chaud.

cherejoblo@ledevoir.com

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