Le sport est supérieur à la politique

Si on s'intéresse un peu à ce qui se passe autour de nous au lieu de s'uniquement concentrer sur son petit moi intérieur personnel, on sait qu'un gros, un énorme mars nous attend. On ne sait pas encore comment on fait, mais on sait qu'il faudra suivre en même temps les deux événements les plus générateurs de fébrilité que l'on ait pu imaginer depuis l'aube de l'humanité, à savoir: 1- une fin de saison endiablée de hockey de la Ligue nationale de hockey professionnel; et 2- une campagne électorale de politique. Le défi consistera évidemment à ne rien manquer mais aussi à éviter de mélanger le monde, en l'occurrence l'amateur qui se double du citoyen. Par exemple, ne pas confondre la date limite des échanges, qui permet à une équipe qui renifle le sentier de la victoire d'aller se chercher un gros attaquant d'impact pour le détail, et le parachutage d'un candidat, qui permet à un parti qui inhale les coulisses du pouvoir d'aller se chercher un gros nom d'impact sans faire dans les détails.

De même, ne pas assimiler indûment «scrutin uninominal à un tour» et «crétin unidimensionnel à poings lourds», ni «chef de parti» et «entraîneur-chef bientôt parti» (ou «joueur russe au nom en ev sur le party»).

Ne pas, non plus, inciter le peuple à trouver sur le cadran radio l'émission Bonsoir les contribuables, qui n'existe pas.

En revanche, il existe un truc imparable pour distinguer le politicien du coach. Le politicien, pour des motifs ténébreux, a l'habitude de prendre la parole et de se faire poser alors qu'il se tient devant plusieurs personnes. Oui, les motifs en sont obscurs, car les personnes en question, souvent pognées debout à ne pas bouger pendant une demi-heure ou davantage, ont généralement l'air de s'emmerder d'aplomb. Oh, certes, elles vont applaudir de temps en temps et opiner du bonnet l'air de donner à laisser sous-entendre à demi-mots à peine couverts qu'«ah oui c'est bien vrai ça mon doux que c'est donc vrai, c'est qu'il parle drôlement bien celui-là d'autant plus qu'il ne dit rien». Mais pour l'essentiel, elles regardent à gauche, à droite, en l'air, le bout de leurs souliers, elles répriment un léger bâillement, se passent une main dans le visage, pognent le fixe comme quelqu'un qui se demande 1- s'il a bien éteint le rond du poêle, 2- ce qu'il y a pour souper, et 3- combien le Canadien doit gagner de matchs d'ici la fin du calendrier régulier pour participer aux séries éliminatoires en vue de l'obtention de la coupe Stanley, et ce, quand on ne voit pas seulement des moitiés de faces. Et savez-vous quoi, mesdames et messieurs les faiseux/faiseuses d'image? Le procédé est cousu de fil blanc, et alors que vous voulez faire accroire aux tatas qu'il y a quelque chose comme un concept d'équipe dans votre mise en scène, les tatas ont le regard attiré par les figurants en arrière et passent des commentaires sur eux et se disent ha ha ce qu'il/elle a l'air de vouloir être ailleurs et n'écoutent pas ce que le chef dit. À moins, bien sûr, que ce ne soit précisément ce que vous vouliez. Je vous comprendrais, d'ailleurs.

(Une exception doit ici être faite pour un quart parti solidarisé, où on ne peut présenter le chef devant les candidats puisque, selon des sources, tout le monde est chef, d'une façon ou d'une autre, quoi qu'on en dise, en vertu d'une formule qu'on vous expliquera une autre fois.)

Or imaginons un instant ce que ça donnerait si le coach professionnel de hockey de ligue nationale devait, chaque jour que les dieux du stade amènent, se présenter aux envoyés de la presse libre avec ses joueurs en fond de toile — à distinguer de la toile de fond, le fond de toile étant un peu plus creux. L'un qui se passe la serviette sur le front, l'autre en ti-corps, l'autre qui répète machinalement «et puis euh» au cas où la prochaine question lui serait adressée, l'autre qui grimace en raison d'une blessure médicale au haut du bas du milieu du devant d'une partie du corps.

Impensable, n'est-ce pas? Vous avez bien raison. Voilà du reste pourquoi on procède autrement dans le merveilleux monde du sportª et pourquoi le sport professionnel organisé est constitutivement supérieur à la politique: pas de flafla. Carbo devant un panneau portant les logos du Canadien de Montréal et de

McDonald's. Le pire qui puisse arriver: une envie de quart de livre avec un patate, rapidement jugulée par le fait qu'il est passé 23h, qu'on a passé le match à s'empiffrer de chips ordinaires et que bon, faut aller se border parce que demain s'annonce comme une journée de queue de veau au bureau. Pas de désillusion devant la démocratie moderne, pas de railleries nuisibles à la venue de personnalités de qualité sur la scène publique, même pas de pensées désobligeantes à propos de la composition du deuxième trio.

Ceci pour dire qu'au lieu, nos chefs devraient se produire devant des cartrons — le cartron coûte beaucoup moins cher que le carton, d'où rentrées au fonds consolidé — portant des dessins d'affaires qui rapportent de l'argent à l'État. Entre une bonne pub neutre et lucrative et un candidat qui se pince la joue, pour ne pas dire qu'il fait autre chose dans la région, vous choisiriez quoi, vous? Un chef devant une annonce de Loto-Québec, un autre devant un logo de la SAQ, un troisième devant une pub d'Hydro (le quart parti n'a pas besoin d'annonces, lui, parce que ses chefs massés sur l'estrade masquent le cartron, au fond). Ça donne le goût de s'acheter un gratteux en sirotant un Singapour Sling avec le chauffage à max, et toute la société y trouve son compte en retombées fiscales.

Furieusement de son temps, le sport, c'est moi qui vous le dis. Alors qu'en politique, si ça continue, je vous jure, ils vont bientôt se mettre à raconter

n'importe quoi.

***

En toute sincérité, ce qui précède relève de la demi-vérité. Si on a un énorme mars, c'est en raison de la conjonction concomitante de la fin de la saison de hockey et d'une succession de tournois de curling. Les vraies affaires, comme ils disent en politique.

jdion@ledevoir.com

À voir en vidéo