Stéphane Dion paie ses dettes

Au cours des semaines qui ont suivi l'élection inattendue de Stéphane Dion à la tête du Parti libéral du Canada (PLC), quelques libéraux branchés ont tenté d'imposer la marque d'une nouvelle coalition dite «rouge verte», ignorant peut-être que les Allemands ont récemment rejeté cette formule. D'autres libéraux, qui avaient ardemment souhaité l'arrivée d'un deuxième Pierre Trudeau, ont fait valoir l'idée selon laquelle nous sommes à l'aube d'une ère post-charismatique en politique.

Tel est le désespoir d'un establishment qui perd le contrôle de la course à la chefferie au profit d'un groupe de délégués fidèles à David Orchard, un fermier de la Saskatchewan autrefois décrit par l'ancien premier ministre Joe Clark comme un «touriste» au sein du Parti conservateur. Et telle est la situation fâcheuse d'un parti fédéral qui a vu le candidat que les conservateurs craignaient le plus, l'ancien premier ministre de l'Ontario Bob Rae, être battu par un bloc qui a pris pour cible l'affiliation religieuse de son épouse.

Aujourd'hui, M. Dion est en train de payer ses dettes politiques, ce qui explique pourquoi le Parti libéral a entrepris de se déplacer à la gauche de l'échiquier politique sous sa direction. Cela explique aussi pourquoi il abandonne deux dispositions principales de la loi antiterroriste pourtant adoptées alors que le PLC était au pouvoir. Au moment où les qualités de leadership du premier ministre Stephen Harper sont de plus en plus appréciées et dans un contexte où des élections hâtives restent probables, les militants libéraux se retrouvent dans un cul-de-sac construit par les insurgés qui les ont déjoués pour obtenir le grand prix du leadership.

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Il y a beaucoup d'ironie dans le fait que le Parti libéral a choisi le moins bilingue des trois candidats à la direction. Même si beaucoup de libéraux ont dit qu'ils seraient prêts à vivre avec un chef qui ne parle pas le français, les chances des anglophones unilingues ont rapidement été dévalorisées par la plupart des délégués comme par les médias. La politique canadienne a fonctionné comme cela pendant quatre décennies. Mais il faut reconnaître qu'elle a énormément changé depuis. Alors que les anglophones de Vancouver et de Toronto étaient de plus en plus nombreux à opter pour l'immersion en français pour leurs enfants, l'anglais a longtemps été perçu au Québec comme une menace grandissante qui ne devrait pas être enseignée avant la quatrième année du primaire.

Au cours de cette période, M. Dion n'a pas grandi à Montréal mais à Québec, une ville profondément francophone. Et, à la différence de Pierre Trudeau ou même de Jacques Parizeau, il n'a pas poursuivi ses études supérieures aux États-Unis ou en Grande-Bretagne mais en France. Aujourd'hui, ce choix n'échappe pas aux oreilles des anglophones.

La plupart de mes voisins étaient à l'aise avec l'anglais parfois rude de Jean Chrétien. Son message était simple et son accent était celui des hockeyeurs qu'ils connaissaient depuis l'enfance grâce à la télé. En français comme en anglais, M. Chrétien projetait l'image d'un dur. Il leur rappelait «le type qui conduisait la voiture en fuite», pour reprendre l'expression du chroniqueur Dalton Camp. En revanche, M. Dion semble être ou bien déconcerté, ou bien assiégé par l'anglais, deux attitudes qui ne correspondent pas à l'image d'un futur premier ministre.

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Le choix de M. Dion présente un autre problème. Des trois candidats à la direction, les libéraux ont choisi celui qui avait l'histoire la plus longue au sein de leur parti. Bien que personne n'ait jamais suggéré que M. Dion puisse être tenu personnellement responsable du programme des commandites, il porte tout de même, en tant que membre du cabinet de Jean Chrétien, la responsabilité collective d'un programme dans le cadre duquel on a confondu l'unité du Canada avec les intérêts du PLC. En effet, sa responsabilité est plus grande que celle de Paul Martin, ministre des Finances à cette époque.

En tant que ministre responsable de l'unité nationale, M. Dion était pris dans un piège politique semblable à celui qu'a connu Ronald Reagan avec le scandale Iran-Contras: ou bien il a menti quand il a dit n'être au courant de rien, ou bien il a dormi tout au long de ce scandale.

Depuis, M. Dion ne s'est pas distancé de M. Chrétien, même si le juge John Gomery a conclu que la responsabilité des commandites lui incombait. Cette semaine, les publicités du Parti conservateur au Québec ont rappelé les conclusions de ce rapport. Le hic, c'est que plus M. Dion proteste en affirmant qu'il ne savait rien des commandites, plus il risque être perçu comme quelqu'un qui n'a pas l'étoffe d'un vrai leader, comme les conservateurs ne cessent de le répéter dans le reste du pays.

Ces jours-ci, dans un pays où les élections se remportent au centre du spectre politique, vous n'entendrez pas beaucoup de libéraux se comparer à une coalition européenne dans laquelle les modérés sont des sociaux-démocrates pratiquants et où les radicaux sont des gens qui ont eu recours à l'«action directe» autrefois.

Et avec l'influence de la politique américaine chez nous depuis l'élection de John F. Kennedy, en 1960, je doute fort qu'après l'annonce de la candidature du sénateur Barack Obama, nous entendrons encore beaucoup parler de l'ère post-charismatique censément née avec le choix de M. Dion.

Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail.

nspector@globeandmail.ca

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