Voyageries - Avertissement météo

C'était il y a quelques années. Une semaine où il était tombé des cordes sur la Côte d'Azur nous avait trempés jusqu'aux os, sans répit, plutôt que de déployer les chauds rayons normalement promis là-bas en mai. Personne n'y comprenait rien à rien et une véritable déprime atmosphérique avait vite pris le dessus chez les gens du cru. Récemment, une collègue revenant de Bora Bora pestait contre la seule fois qu'il a plu sur ce petit paradis, c'est-à-dire sept jours durant! Même en saison des pluies, jamais n'avait-on vu une intensité et une durée semblables dans les averses. Pour un peu, il va se mettre à faire plein soleil à Paris, ma foi...

Dans un climat plus près de chez nous, le retard de l'hiver attribué à tort ou à raison aux seuls changements climatiques, qui aujourd'hui défraient allègrement la manchette, en a laissé plusieurs perplexes. Et les exemples d'intempéries saugrenues se multiplient sur la planète. C'est le monde à l'envers: «On gèle au sud, on sue au nord», chantait déjà Ferland.

Derrière la calotte

Encore que la calotte, cette fameuse calotte glaciaire antarctique, fondrait comme neige au soleil. Si bien que les chambardements dans les températures du globe commencent à mettre les intervenants touristiques sous haute pression. Pourtant, si ces derniers prennent déjà très au sérieux un tel avertissement météo, les changements climatiques n'ont même pas encore livré tout leur lot d'inquiétudes. Pour cause.

Avec la qualité de l'accueil, le charme des paysages et le coût de la vie, la météo domine les préoccupations des touristes sur une destination. Des grossistes vont jusqu'à faire d'une promesse de beau temps la base promotionnelle de certains de leurs «produits». Même les gens qui voyagent pour d'autres motifs que les vacances, qu'ils soient culturels, professionnels, scolaires ou familiaux, ne manqueront pas d'écorcher ou de vanter les aléas de la météo dans les régions visitées.

Ainsi, l'industrie touristique interroge les astres et scrute l'horizon pour voir venir. La semaine dernière, lors d'un Gueuleton touristique organisé par la Chaire de tourisme Transat ESG UQAM, ces conférences destinées aux étudiants et à l'industrie, un mot revenait tel un leitmotiv: adaptation. «La capacité de s'adapter aux changements climatiques déjà amorcés sera cruciale [pour le milieu touristique]», a répété Alain Bourque, directeur impacts et adaptation chez Ouranos, un consortium sur les changements climatiques.

«Les stratégies de marketing pourraient aussi tenir compte des impacts négatifs de ces mutations chez nos voisins pour les transformer en effets positifs chez nous», a-t-il dit, prenant comme exemple le secteur du ski: les régions au sud étant beaucoup plus affectées que le Québec, «on devrait miser sur l'assurance d'avoir encore un hiver chez nous pour attirer de nouvelles clientèles» plus ou moins délaissées par la saison froide.

Toutefois, même si la situation est préoccupante pour l'industrie de la montagne skiable, celle-ci n'a pas de leçons à recevoir sur sa capacité d'adaptation au cours des 20 dernières années. À la courbe incertaine des saisons, elle a répondu par la bouche de ses canons à neige, des installations qu'on dit de plus en plus efficaces et de moins en moins polluantes.

«Ça fait 15 ans qu'on skie sur de la neige fabriquée», soulignait un spécialiste de ce secteur la semaine dernière. Et quand le ciel pleure ses blancs flocons? Ça, c'est pour l'ambiance! Une valeur ajoutée, pour faire dans le jargon économique. Et puis, on a diversifié les activités, adapté les infrastructures aux quatre saisons, talonné la clientèle corporative et multiplié les forfaits en semaine. Ce milieu est donc déjà rompu aux caprices de madame la nature. Cela dit, on mesure encore mal les répercussions sur l'environnement des énormes besoins en eau que nécessiterait toute nouvelle prolongation de l'enneigement artificiel d'ici 15 ou 20 ans, par exemple.

Le mercure des perceptions

Il devient de plus en plus évident que l'offre touristique monosectorielle, sauf exceptions, est vouée sinon à échouer, du moins à vivoter, voire à rester moribonde. Mais au-delà des problèmes réels causés par les modifications climatiques, l'industrie doit aussi composer avec un élément plutôt sournois: le thermomètre des perceptions populaires.

On le voit bien avec le ski, encore lui... S'il pleut à Montréal — ou à Québec, tiens, la ville au «mystère» —, les citadins se montrent frileux sur les sorties en montagne, alors que la plupart du temps les domaines skiables fonctionnent à plein régime pendant qu'en ville on slalome les deux pieds dans la slush. Les perceptions, donc. À telle enseigne que cet insaisissable climat ambiant chez les populations pourrait bien s'avérer aussi dévastateur sur le tourisme que l'impact véritable des changements physiques planétaires.

Sans compter que s'est installée dans notre quotidien, à bien des égards, une sorte d'industrie de la panique, nourrie dans le cas qui nous occupe par des présentateurs météo dont les avertissements martelés en ondes risquent souvent d'être pris au premier degré. À les écouter, faudrait s'abstenir de sortir parce qu'il fait trop froid, trop chaud, qu'il pleuvasse ou neigeasse. On oublie facilement que leurs «conseils» s'appliquent surtout aux personnes malades ou hautement vulnérables. Aux États-Unis, ces animateurs sont des météorologues, contrairement à bien des communicateurs météo chez nous, a souligné Alain Bourque. Ça doit faire toute une différence.

Mais une des observations intéressantes qui ressortaient du Gueuleton de la Chaire concerne la nouvelle attitude des gens vis-à-vis les hauts et les bas de la température, peu importe la région du globe où ils se trouvent. Ainsi, les clientèles auraient tendance de plus en plus à jouir de leur temps selon le temps qu'il fait et en s'y «adaptant» — on n'en sort pas —: puisqu'ils n'y peuvent rien, au diable la météo! D'où l'importance, pour le monde du voyage, d'offrir un choix varié d'activités calquées sur les variations atmosphériques.

En marge de la conférence, Alain Bourque me disait qu'«avec la dégradation de l'environnement, les gens apprécient encore plus la nature». Beau dommage! Et si la masse des touristes se met à craquer pour elle, la nature devrait pouvoir profiter d'un beau front chaud.

dprecourt@ledevoir.com

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