Leçons néo-démocrates et avenir péquiste

Le jour viendra-t-il où une partie de la clientèle progressiste du Parti québécois se résoudra à voter libéral pour bloquer le chemin du pouvoir à l'ADQ et à son modèle de société? À première vue, le scénario peut sembler improbable. Pourtant, si la tendance observée ailleurs au Canada se propage au Québec, les ornières dans lesquelles le PQ risque de basculer à l'issue des prochaines élections pourraient être encore plus profondes que ne le craignent ses ténors.

Étant donné l'absence relative du NPD au Québec, on n'y a jamais passé beaucoup de temps à s'interroger sur la quasi-disparition de cette formation du portrait fédéral depuis 1993. Dans le contexte québécois actuel, le déclin de la seule formation social-démocrate du Canada devrait

susciter davantage de curiosité.

Car, depuis dix ans, l'avènement d'une formation fédérale en rupture avec le consensus centriste canadien a coïncidé avec un tassement sans précédent des votes traditionnellement impartis au Nouveau parti démocratique.

En 1988, avec Ed Broadbent à sa tête, le NPD récoltait la plus belle moisson de sièges de son histoire. Cinq ans plus tard, sous la direction d'Audrey McLaughlin, le parti tombait sous la barre des douze sièges et perdait son statut officiel aux Communes. Deux élections fédérales plus tard, le statut du NPD, de parti reconnu au Parlement, ne tient toujours qu'à un fil. En novembre 2000, Alexa McDonough l'a mené à sa plus faible performance en ce qui a trait au vote populaire.

Ces jours-ci, les néo-démocrates tentent vaillamment, à la faveur d'une course au leadership, de retrouver une place digne de ce nom sur l'échiquier fédéral. Malheureusement pour eux, le leadership n'est pas nécessairement le facteur déterminant de la résurrection de leur parti. Pour l'essentiel, le mal est ailleurs.

Pour expliquer la dégringolade du NPD, la thèse d'un électorat réfractaire à son travail de pionnier en matière de leadership féminin ne résiste pas à l'analyse. Les études des trois dernières campagnes fédérales n'ont pas démontré que c'est au niveau du leadership que le bât blessait.

En 1993, on a imputé une partie du désastre fédéral à l'impopularité du gouvernement de Bob Rae en Ontario. En rétrospective, ce jugement était un peu court. À l'époque, il y a indubitablement eu un effet Rae, dans le mauvais sens du mot, sur le NPD canadien. Mais la montée du Reform Party a eu une influence déterminante sur la courbe déclinante néo-démocrate. C'est cet effet qui ne se dément pas.

D'emblée, l'ascension du Reform a coûté au NPD une partie de son vote ouvrier. Dans les régions à forte présence syndicale, on a souvent substitué un vote de protestation de gauche à un vote du même ordre de droite. Mais c'est quand les électeurs du centre du Canada ont commencé à prendre l'Alliance canadienne au sérieux que les choses se sont vraiment corsées.

En Ontario, à l'automne 2000, l'arrivée de Stockwell Day à la tête d'un parti disposant d'un nouvel élan a eu un effet psychologique dévastateur sur la base néo-démocrate. Une partie de l'aile progressiste du NPD s'est carrément déplacée vers les libéraux pour mieux bloquer l'Alliance.

Plus l'Alliance canadienne est vigoureuse, plus le NPD est déserté par des militants soucieux de lui faire échec. Et vice-versa. Ainsi, la profonde crise qui a secoué l'Alliance l'an dernier s'était-elle accompagnée d'une modeste remontée néo-démocrate dans les sondages. On verra si elle résistera au redressement allianciste auquel entend présider Stephen Harper.

Dans le même esprit, la descente aux enfers actuelles du PQ s'apparente de plus en plus à celle endurée par le gouvernement Rae il y a une dizaine d'années. Il y a dans le parcours adéquiste actuel des éléments qui rappellent la trajectoire de Mike Harris.

Aux élections de 1995 en Ontario, tout le monde savait que le NPD s'en allait dans l'opposition. Pendant longtemps, personne ne pensait que les conservateurs, avec leurs prescriptions radicales par rapport aux traditions ontariennes, allaient le remplacer. Le désir de la classe moyenne de donner un grand coup de balai a fait pencher la balance.

Par la suite, on aurait pu croire que les affrontements sociaux qui ont ponctué le premier mandat Harris auraient remis les pendules ontariennes à une heure plus sociale-démocrate. En 1999, les éléments progressistes de l'électorat ontarien se sont bel et bien mobilisés contre les conservateurs, mais pas du tout comme l'aurait voulu le NPD.

Désormais convaincue que l'équipe Harris entendait gouverner résolument à droite, une partie importante de la base du NPD est allée se réfugier derrière les libéraux, plus susceptibles de battre les conservateurs. Résultat, le NPD de l'Ontario a enregistré le pire score de son histoire moderne, huit points de moins qu'en 1995, alors que les électeurs voulaient le punir pour son bilan gouvernemental.

À la différence du NPD ontarien, le bilan au pouvoir du PQ est nettement plus reluisant. Et, à la différence du NPD fédéral, c'est un parti de pouvoir qui attire, à ce titre, des talents plus solides. Et puis, il y a son option souverainiste (encore que cette dernière soit devenue davantage source de division que de rassemblement dans la vie interne du PQ).

Il n'empêche que les difficultés de ces formations à reprendre leur place traditionnelle dans un paysage politique reconfiguré vers la droite ne présagent rien de bon pour la reconstruction éventuelle du PQ dans le cas d'une victoire adéquiste.

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.