Ambiguïté créatrice

Lorsque l'on regarde cette désolante guerre civile qui a ravagé la Palestine au cours des derniers mois, on se dit: «C'est peut-être comme le type qui a reçu tellement de coups qu'il finit par s'automutiler. Les Palestiniens ont pris la relève des Israéliens pour taper sur les Palestiniens.» Bien sûr, les Palestiniens, dans certains cas, avaient couru après les bosses. Mais leur statut de victimes éternelles semble les avoir peu à peu conduits à l'autodestruction.

Plus profondément, dans le long chemin vers l'émancipation — toujours incertaine — du peuple palestinien, la guerre civile Hamas-Fatah représente une étape décisive au sortir de laquelle, s'il reste encore des combattants et une société palestinienne, la reconstruction sera peut-être possible.

C'est pourquoi l'entente de La Mecque — au cours de laquelle on a pu voir l'Arabie saoudite prendre au sérieux son nouveau rôle de médiateur au Moyen-Orient — représente une lueur d'espoir. Un espoir en forme de synthèse des contradictions qui démangent et détruisent la Palestine de l'intérieur.

Si, après l'accord de La Mecque, le Hamas (les islamistes) et le Fatah (les laïques de l'OLP) représentent conjointement la nation palestinienne légitime, alors il faut que le reste du monde les considère, à son tour, comme tels. Et accepte de jouer le jeu.

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Depuis un an, la prise du pouvoir par le Hamas — par des voies démocratiques qui avaient été lourdement prescrites par l'Occident — a accouché d'une catastrophe. Une catastrophe causée par une double intransigeance: celle des «durs» de l'organisation islamiste palestinienne et celle des «durs» du camp occidental, menés par Israël et les États-Unis, qui se sont délibérément enfermés dans une vision dogmatique et figée de ce qu'est, et de ce que peut représenter, le Hamas.

La clé de l'entente de la Mecque, c'est le passage où il est écrit que «les parties s'engagent à respecter la légalité internationale et les accords conclus par l'OLP». Puisque l'OLP avait, dans les années 90, reconnu l'État d'Israël, on s'attend à ce que toute autorité palestinienne qui succède à l'OLP, finisse par faire de même.

L'été dernier, tout juste avant le déclenchement de la guerre Israël-Hezbollah au Liban, divers responsables palestiniens en vue, autour du célèbre prisonnier Marouane Barghouti, avaient déjà accouché d'une formulation qui équivalait à une reconnaissance de facto de l'État hébreu. Les événements, à l'époque, avaient complètement repoussé dans l'ombre cette remarquable avancée. Mais elle prouvait que, lorsque les circonstances les y poussent, les Palestiniens sont eux aussi capables de pragmatisme.

On dira: mais le Hamas, même après l'accord de La Mecque, continue de refuser de reconnaître Israël. Le porte-parole officiel du mouvement, Ismaël Radwane, a effectivement déclaré: «La position du Hamas est connue: non-reconnaissance de l'entité sioniste.»

À cela, on répondra que la voie vers le pragmatisme est une voie longue, pénible... et que le fait — en guise de réponse — de larguer des bombes ou de répéter, comme le font rituellement Américains et Israéliens: «Non, nous exigeons une reconnaissance intégrale, immédiate et sans ambiguïtés», ce n'est pas une façon d'encourager les modérés contre les radicaux, les pragmatiques contre les idéologues. Le «tout, tout de suite», ce n'est pas une méthode diplomatique.

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Or, le chemin vers le réalisme, qui fut pour l'OLP de Yasser Arafat, et sans mauvais jeu de mots, un long chemin de Damas — et qui plus est, un chemin improductif et décevant —, ce chemin, même des instances du Hamas ont commencé, à leur tour, à le parcourir depuis quelques mois...

«L'accord de La Mecque représente le nouveau langage politique du Hamas», a par exemple déclaré le leader en exil Khaled Mechaal au lendemain de la signature de l'accord. Il a précisé qu'il s'engageait à «respecter cet accord». «Il faut qu'on parle un langage qui soit en harmonie avec les circonstances actuelles», a-t-il même précisé. Donc, même un super-idéologue comme Mechaal est capable de nuances et de délicatesse verbale... lorsque les circonstances s'y prêtent.

Lorsqu'un officiel du Hamas dit «non à la reconnaissance», mais qu'un second dit «reconnaissance des accords passés», qu'un troisième parle de «nécessité d'un nouveau langage», et qu'un quatrième précise: «Le Hamas est une chose, le gouvernement en est une autre», alors nous sommes en plein dans «l'ambiguïté créatrice», un concept qui était très à la mode au début des années 90.

Ambiguïté créatrice, c'est-à-dire: on avance en prenant le bon qu'il y a dans ce que disent vos adversaires, on ne s'attache pas trop aux contradictions, on ne crie pas à tout moment au meurtre et à la duplicité, et on parie sur une évolution de «l'autre»... au lieu de l'enfermer dans un stéréotype confortable et utile.

Il appartient à l'Occident de saisir enfin au vol — et avec moins de dogmatisme qu'il y a un an — cette perche tendue par le Hamas et les Palestiniens.

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François Brousseau est chroniqueur et affectateur responsable de l'information internationale à la radio de Radio-Canada.

francobrousso@hotmail.com
1 commentaire
  • Yara El-Ghadban - Inscrit 12 février 2007 03 h 26

    Fine analyse

    Je vous remercie M. Brousseau pour la finesse de votre analyse en ce qui concerne les Palestiniens. Ayant visité les Territoires en decembre, j'avais vite copmris que la guerre civile que certaines forces de l'Occident espérait peut-être voir éclater entre les Palestiniens n'aurait jamais lieu et qu'elle venait plutôt des désirs cachés de médias à la quête de reportages dramatiques. Les Palestiniens ont démontré malgré l'extrême injustice et souffrance qu'ils ont subi qu'ils ont pu créer un esprit de société civile extrêmement fort à travers le mouvement nationaliste en diaspora et dans les Territoires. Cet accomplissement, c'est ce qui tient encore cette société constamment abusée par le monde, ensemble.On ne cesse de le dire, si l'Occident veut vraiment la paix au Moyen-Orient, qu'il tourne les yeux au cas palestinien et qu'il commence par écouter ...

    Yara El-Ghadban
    doctorante en anthropologie
    Université de Montréal