Indépendance ou partition?

Le Kosovo sera-t-il le théâtre du dernier acte de la sanglante tragédie des Balkans, cette région montagneuse, pluriethnique et tourmentée qui avait obsédé le monde durant la première moitié des années 90... avant de retomber, au cours des 15 dernières années, dans un calme peut-être trompeur?

C'est possible. Dans les Balkans, on ne peut jamais écarter l'éventualité d'un retour de la violence. Mais, aujourd'hui, le monde est bien occupé ailleurs et n'a surtout pas besoin d'une nouvelle guerre balkanique à l'heure de l'Irak, de l'Iran et de la Corée du Nord...

Plus sérieusement, l'on a peine à croire qu'il puisse exister dans cette région, en 2007, la même énergie destructrice que celle qui s'était accumulée au cours des dernières années de la Yougoslavie de Tito. Une énergie qu'avait par la suite cyniquement exploitée Slobodan Milosevic, le président serbe et petit Machiavel des Balkans. On connaît la suite: en plein coeur de l'Europe, deux cent mille morts violentes en cinq ans...

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Mais on doit aussi rappeler que Milosevic, malgré tout son talent, avait finalement perdu la partie. Et royalement perdue, car la Serbie est aujourd'hui amputée de tous les territoires qu'elle avait conquis au début des années 90... tous, et plus encore.

En mai 2006, le vote d'indépendance des Monténégrins représentait l'un des derniers clous — pour être précis: l'avant-dernier clou — du cercueil de la «Grande Serbie» rêvée par les ultranationalistes de Belgrade. Devenue pestiférée, la Serbie voyait partir, l'un après l'autre, tous ceux qui, de près ou de loin, lui avaient été associés... Le Monténégro n'a pas fait exception.

Dans cette optique, au Kosovo — province «officiellement» serbe de deux millions d'habitants, à 90 % albanais, concentrés sur un minuscule territoire de cent kilomètres sur cent —, une solution indépendantiste serait aujourd'hui d'une logique imparable.

D'abord, elle répondrait au droit naturel à l'autodétermination de cette imposante minorité de Serbie, persécutée sous Milosevic, et aujourd'hui «protégée» par les 17 000 soldats des Nations unies et de l'OTAN qui patrouillent sur son territoire. Autodétermination qui serait sans aucun doute confirmée par un OUI massif, lors d'un éventuel référendum.

Mais aussi, cette séparation représenterait l'ultime tribut versé en réparation pour les crimes de la direction serbe des années 90. L'ultime amputation de l'ogre qui avait essayé d'avaler ses voisins...

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Alors, pourquoi la Croatie, la Slovénie et, plus récemment, le Monténégro... mais pas forcément le Kosovo? En tout cas, pas tout de suite? Rendu public vendredi, le rapport très attendu du mandataire de l'ONU, Martti Ahtisaari, a bien essayé de résoudre la quadrature du cercle kosovar et de répondre à ces questions.

On y lit que le Kosovo devrait certes obtenir, dans l'avenir, beaucoup d'attributs de la souveraineté... mais sans le nom, sans l'indépendance formelle — chose à laquelle tient pourtant l'écrasante majorité des Kosovars. Et tout en garantissant scrupuleusement, ajoute le rapport, les droits de la minorité serbe à l'intérieur du Kosovo.

Car cette minorité — on a tendance à l'oublier —, elle a souffert à son tour, au début des années 2000, lorsqu'on découvrit que les voyous sadiques et racistes n'existaient pas uniquement du côté serbe...

Aujourd'hui, la Serbie a beau être affaiblie, et les voix de la modération moins marginales, à Belgrade, qu'à l'époque de Milosevic, il y a des limites à ce que les Serbes sont prêts à avaler sans coup férir. Témoin: ces récentes élections législatives, où les ultranationalistes ont maintenu leurs positions au-dessus des 25 %.

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Sous la botte de Milosevic, dans les années 90, les Kosovars ont enduré un véritable martyre, avec un pacifisme admirable qu'incarnait le regretté président Ibrahim Rugova. Mais, dans les années 2000, l'embryon de «Kosovo indépendant» que l'on a pu observer, sous protection de l'OTAN, nous a fait voir un territoire minuscule, totalement assisté, sans ressources économiques, où règnent mafieux et proxénètes. Et une UCK (Armée de libération du Kosovo) qui n'était pas peuplée d'enfants de choeur...

Pour l'ensemble des Serbes, le Kosovo représente clairement une «ligne rouge» à ne pas franchir. Car, pour eux, le Kosovo, au contraire des autres républiques qui se sont séparées au cours des ans, est un élément intime de l'identité serbe, le berceau historique de cette identité. Les Serbes font littéralement une obsession de ces anciens temples religieux orthodoxes du nord de la province. Et ils n'acceptent pas — comme ils l'avaient accepté pour le Monténégro, d'une façon remarquablement fataliste — que le Kosovo parte à son tour.

Pour eux, le Kosovo ne relève pas du droit simple d'un peuple à l'autodétermination, fût-il majoritaire à 90 % sur son territoire. Le départ du Kosovo, ce ne serait pas simplement «l'indépendance du Kosovo». Ce serait aussi, et d'abord, «la partition de la Serbie». Cruelle différence de vocabulaire et d'interprétation.

L'indépendance du Kosovo? Peut-être. Mais ce ne sera pas une histoire simple.

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François Brousseau est chroniqueur et affectateur responsable de l'information internationale à la radio de Radio-Canada.

francobrousso@hotmail.com

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3 commentaires
  • Michel Seymour - Abonné 5 février 2007 05 h 55

    Les Kosovars forment-ils à eux seuls une nation?

    Les Kosovars ne se conçoivent pas comme formant à eux seuls une nation. Ils se représentent comme des Albanais. Or ils ne forment pas même à leurs yeux à eux seuls cette nation albanaise. Ils sont une extension de la nation albanaise sur le territoire du Kosovo. Ils forment une diaspora contigüe de la nation albanaise. Si ce fragment de nation a le droit à l'autodétermination, pourquoi pas les Serbes de Bosnie ? Et les Serbes de Croatie ? Et les Croates de Bosnie? Et ainsi de suite. L'effet domino risque de déstabiliser toute la région.

  • Maurice Arbour - Inscrit 5 février 2007 09 h 57

    Les minorités nationales ne jouissent pas du droit à l'autodétermination

    Vous semblez dire que le Kosovo jouit du droit à l'autodétermination et que la solution indépendantiste semble logique, du moins en théorie.Puis-je vous souligner que les minorités nationales ne jouissent d'aucun droit à l'autodétermination dans le cadre du droit international actuel?JMA

  • Jean-Charles Blais - Abonné 5 février 2007 17 h 07

    Seul le conquerant reconnu a des droits internationaux

    voir l'histoire rarement des vaincus ont pu se faire défendre par le droit mais par la force d'autre ça s'arrive mais pas au Darfour