Perspectives - Voyage de Terre

L'industrie touristique est rarement considérée à sa juste valeur. Elle a beau être l'une des plus importantes de toutes en matière de retombées économiques et d'emplois, elle a du mal à bénéficier des mêmes attentions que les autres grands secteurs. Il le faudrait pourtant, car elle connaît les mêmes bouleversements mondiaux, et l'on commence à y tirer de l'arrière.

Charles Lapointe a provoqué tout un émoi, la semaine dernière, lorsqu'il a déploré publiquement la saleté de la ville de Montréal, le délabrement de plusieurs de ses rues et équipements, et la difficulté d'y mener à terme de grands projets. «Quand je me promène dans les rues de certains quartiers — pas les plus malfamés, les quartiers touristiques —, j'ai le blues de Montréal», a déploré le président-directeur général de Tourisme Montréal. «On oublie parfois de voir les petites horreurs que nous côtoyons quotidiennement, mais qui sautent aux yeux des touristes en visite ici» a-t-il ajouté avant d'en appeler à un effort collectif afin «d'améliorer l'industrie touristique montréalaise».

L'importance relative de l'industrie touristique est souvent sous-estimée. Elle génère pourtant, à l'échelle mondiale, des revenus annuels de 800 milliards. Les attaques du 11-Septembre, la guerre en Irak, l'épidémie de SRAS et la peur du terrorisme n'ont pas suffi pour freiner sa croissance qui devrait se poursuivre à un rythme annuel de 4 % les 20 prochaines années. Elle compte, avec les exportations de pétrole, de nourriture et de véhicules, parmi les plus importants secteurs commerciaux de la planète. Elle est même numéro 1 dans le commerce des services. Elle a la particularité d'être à forte prédominance de main-d'oeuvre et donnerait de l'emploi à près de 240 millions de personnes dans le monde. La plupart de ses emplois se trouveraient dans de petites ou moyennes entreprises familiales souvent basées loin des grands centres.

Comme les autres secteurs économiques, l'industrie touristique fait face aujourd'hui à de profondes transformations. En plus d'avoir de plus en plus de ses citoyens qui sillonnent le monde, la Chine (encore elle) devrait avoir dépassé l'Espagne et même (horreur) la France comme première destination mondiale d'ici à 2010, a prédit l'Organisation mondiale du tourisme en dévoilant, la semaine dernière, les résultats de 2006. Habitués à être au centre de l'industrie touristique, les pays développés devront dorénavant apprendre à partager le gâteau, la tendance étant à une augmentation beaucoup plus des voyages en Asie, en Afrique subsaharienne, en Amérique latine et en Europe de l'Est.

Là comme ailleurs, on doit composer avec le vieillissement de la population ainsi que l'avènement des nouvelles technologies. Charles Lapointe notait, la semaine dernière, que si autrefois les gens se fiaient aux documents promotionnels et aux guides de voyages pour faire leurs choix de destination, ils se tournent de plus en plus souvent aujourd'hui vers les informations et les commentaires provenant de simples voyageurs comme eux qui les diffusent sur des sites Internet spécialisés ou dans des blogues. De plus, les voyageurs du XXIe siècle chercheraient moins à se rendre à des destinations en particulier qu'à «vivre des expériences».

Comme dans bien d'autres domaines économiques, cela pousse chacun à essayer de se donner une image de marque reconnaissable partout dans le monde, que ce soit la tour Eiffel, une belle indigène sur une plage de sable doux ou de grands espaces sauvages qui débordent de «joie de vivre». C'est aussi la course aux «produits de niche», à la valeur ajoutée et aux offres à la carte.

Cela ouvre presque partout sur la planète des perspectives de développement économique fort intéressantes. Notamment en des lieux où le développement économique a habituellement du mal à se rendre. On pense aux régions éloignées des grands centres, mais aussi aux pays pauvres. L'Afrique, de ce point de vue, semble disposer «d'avantages comparatifs» appréciables avec son soleil, la gentillesse de ses gens, ses paysages, ses animaux sauvages, ses cultures diversifiées, ses musiques, etc.

Balayer devant sa porte

Ces phénomènes posent de nombreux défis, dont celui du développement durable. Il faut trouver des façons pour que ces centaines de millions de nouveaux touristes ne saccagent pas les paysages, les monuments ou les villes qu'ils visitent. On craint également qu'ils mettent sens dessus dessous le mode de vie des communautés qui les accueillent. L'accueil de tous ces gens commande également des investissements importants en matière d'infrastructures, comme des aéroports, des routes et des hôtels. Cela nécessite une bonne entente entre les acteurs privés et les pouvoirs publics. Malheureusement, déplore l'OMT, les gouvernements se montrent souvent inconscients ou négligents à l'égard des besoins de l'industrie touristique.

Il appert que le Canada traverse une mauvaise passe en ce domaine. Très dépendant du tourisme américain, il a fait les frais du repli sécuritaire américain après les attaques du 11-Septembre. Maintenant que les Américains osent à nouveau sortir de chez eux, on constate qu'ils font comme les autres et qu'ils adoptent de plus en plus de nouvelles destinations ailleurs sur la planète, explique Paul Arseneault, directeur du Réseau de veille de la Chaire en tourisme de l'UQAM. Le Canada, pendant ce temps, manque d'autres voisins vers lesquels se tourner.

On comprend, dans ce contexte, le désarroi de Charles Lapointe dont la tâche est de vendre Montréal aux touristes du monde entier et qui constate que l'image principale que rapportent sur la Toile les visiteurs étrangers de leur voyage au Québec est celle d'une ville accueillante et stimulante, mais aussi sale et décrépite. Le grand ménage de la métropole et le petit effort collectif de balayer devant sa porte qu'il propose n'aideraient pas seulement à attirer les touristes étrangers de toute manière. Ils rendraient aussi sûrement plus heureux les habitants de Montréal et les autres Québécois qui y viennent à longueur d'année.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

1 commentaire
  • Claude L'Heureux - Abonné 5 février 2007 20 h 26

    ... et l'environnement, monsieur Desrosiers?

    Vous avez parlé de développement durable, monsieur Desrosiers. Fort bien, mais que dites-vous du transport par avion si énergivore? ne devrait-il pas disparaître comme les... dinosaures pour faire place à un nouveau paradigme, soit par des voyages plus longs, donc moins fréquents (la terre a ses limites) par bateaux et trains (TGV), sinon pourquoi ne pas rationner les voyages d'agréments à un par individu par cinq ans? Il paraît qu'il faut agir...