Médias - Les surprises de la crise au FCT

Au bout du fil, le producteur s'indigne: «Vous imaginez si je décidais de ne pas payer mon hypothèque parce que je suis contre les politiques de ma banque?»

Autre coup de téléphone, autre producteur. «Qu'est-ce qui arriverait si je décidais demain matin de ne pas payer mes impôts parce que je suis contre les décisions du gouvernement sur Kyoto?», me lance-t-il.

Deux interlocuteurs différents, mais la même réaction de stupéfaction devant la décision de Quebecor de cesser ses paiements au Fonds canadien de télévision (FCT).

Quebecor, faut-il le rappeler, a décidé il y a près de deux semaines de ne plus contribuer au FCT pour protester contre les politiques de l'organisme. Il emboîtait le pas à Shaw Communications qui avait pris la même décision en décembre. Le fait de contribuer au FCT est pourtant une obligation prévue dans les conditions de licence.

À cause de cette décision des deux entreprises, le milieu de la télévision est en crise depuis deux semaines. Et il va de surprise en surprise.

Ainsi, la stupéfaction a été encore plus forte lorsque la ministre du Patrimoine, Bev Oda, a déclaré, après avoir rencontré les partenaires financiers du FCT mardi, qu'elle comprenait leurs doléances, que leurs préoccupations n'avaient pas été assez prises en compte par le FCT, et qu'elle allait transmettre le tout aux responsables de l'organisme. Cette réaction a suscité une volée de bois vert de la part des partis d'opposition à Ottawa.

Résumons. Voilà deux grandes compagnies, Shaw et Vidéotron, qui ont obtenu une licence d'exploitation d'un organisme créé par le parlement canadien, le CRTC, pour exploiter un réseau de distribution, en échange d'une contribution dans un fonds d'aide à la production d'émissions.

Cette contribution n'est pas un caprice soudain du CRTC. Elle est inscrite dans les principes de la loi sur la radiodiffusion, et lors du renouvellement des licences elle est établie en audience publique.

Donc, ces deux compagnies décident de couper les vivres au FCT parce qu'elles sont insatisfaites des façons de procéder du FCT. Et nous avons une ministre qui, au lieu de leur rappeler leurs obligations légales, déclare qu'elle transmettra leurs doléances. Tout le monde a bien pris note qu'on peut maintenant faire des chantages financiers auprès d'organismes publics reconnus sans que le pouvoir politique semble s'en émouvoir.

Précision supplémentaire qui a son importance: le porte-parole du NPD en la matière, Charlie Angus, rappelait jeudi que Mme Oda a déjà été commissaire au CRTC, et à cette époque elle ne croyait pas que les entreprises devaient être obligées de contribuer à un tel fonds, soutient-il.

Les deux compagnies se plaignent que le FCT n'a pas écouté leurs doléances dans le passé. Ce n'est pas impossible, mais c'est assez surprenant: le conseil d'administration de ce fonds est formé de près de 20 personnes qui proviennent de tous les secteurs de l'industrie. On y trouve un représentant de Radio-Canada, bien sûr, une représentante de l'association des télévisions éducatives, poste occupé par la p.-d.g de Télé-Québec, Michèle Fortin, on y trouve quatre représentants nommés par Patrimoine Canada, mais on y trouve aussi de nombreux représentants des producteurs, des radiodiffuseurs (Pierre Lampron du Groupe TVA était au c.a.), des représentants d'Astral, de TQS, de CTV, des grands câblodistributeurs, et ainsi de suite. Autrement dit, le secteur privé, qui devrait être un allié objectif de Shaw et de Vidéotron, semble majoritaire dans ce c.a. Alors, pourquoi les deux compagnies ne sont pas arrivées à se faire entendre, et pourquoi ont-elles procédé à un tel coup de force? Est-ce que parce qu'elles savaient, en coulisses, qu'Ottawa serait prêt à déréglementer de grands pans de l'industrie de la radiodiffusion, et elles ont estimé que la partie était jouable?

Pour appuyer sa protestation, Quebecor invoque, entre autres choses, le fait que FCT ne reconnaît pas, dans son mode de financement, les émissions qu'un diffuseur peut produire sur d'autres plates-formes, comme Internet ou la vidéo sur commande. La plupart des observateurs donnent raison à Quebecor sur ce point. On conviendra que c'est quelque chose que l'on peut négocier sans avoir besoin de couper les vivres à l'organisme au complet.

En fait, compte tenu de la baisse d'écoute de la télévision traditionnelle, Quebecor a besoin de générer le maximum de revenus sur toutes les plates-formes de distribution, pour retrouver sa rentabilité d'antan. C'est son droit. Mais plusieurs producteurs indépendants affirment en privé que Quebecor fait également pression sur tout le monde pour conserver sur l'ensemble de ses plates-formes la totalité des droits, sans les partager.

On sait par ailleurs que Quebecor veut confier de plus en plus de productions à sa filiale JPL, et voudrait convaincre le gouvernement que les filiales des diffuseurs aient accès aux mêmes programmes de financement que les producteurs indépendants. Le Syndicat des employés de TVA, qui est actuellement en négociation avec son employeur, affirmait la semaine dernière dans un communiqué que la partie patronale demande maintenant que JPL n'ait plus l'obligation d'utiliser les syndiqués de TVA. Elle demanderait aussi que les employés temporaires soient remplacés par des contractuels. Décidément, on n'a pas fini d'explorer toutes les subtilités de cette crise.

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pcauchon@ledevoir.com

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2 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 5 février 2007 10 h 27

    Couler Québécor

    Dans un pays vraiment démocratique, Québécor coulerait à pic sous le poids d'éormes amendes bien méritées et Julie irait porter des oranges à Pierre-Karl dans un prison bien ordinaire. Mais la démocratie, c'est pour les riches.

  • Claude L'Heureux - Abonné 5 février 2007 20 h 10

    Grosse poche à coffrer!

    Nous, citoyens, payons nos taxes comme nos cotisations syndicales, c'est-à-dire avant même d'avoir eu notre dépôt! Que l'on saicisse les sommes correspondantes aux contributions plus les amendes, plus les intérêts de... 14% ou jetons-le en prison pour trahison à son devoir de citoyens! Ha, c'est vrai, on a voté conservateur...