C'est pas moi

Un citoyen a tenu l'autre jour à dire que c'est pas lui. «Non, c'est pas moi. C'est pas mon genre du tout, pas une minute. Je ne sais pas c'est qui, mais c'est quelqu'un d'autre. Vous pouvez vérifier, je n'ai rien à cacher», a-t-il déclaré, tenant néanmoins à conserver l'anonymat parce que «même si c'est pas moi, je ne veux pas qu'on pense à moi quand on se demande c'est qui».

Ce fut une très dure semaine pour le citoyen, qui a vu sa tendance naturelle à la paranoïa décupler au fil des événements. «Selon l'évaluation à laquelle j'ai procédé et qui est forcément sommaire compte tenu de ma perturbation mentale, la phrase la plus à la mode actuellement est: "Il a dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas." Or je tiens à souligner que je ne pense pas ça tout bas, je ne l'ai jamais pensé et je ne le penserai jamais. D'ailleurs, comment auraient-ils fait pour savoir ce que je pense tout bas? Me surveillent-ils? Et qui sont au juste ces "ils"? Qu'est-ce qu'ils pensent tout bas, "eux"?», a-t-il pensé tout haut.

La descente vers l'enfer de l'erreur sur la personne a commencé lorsqu'un dirigeant touristique a déclaré que dans l'ensemble, Montréal ne fait pas propre. «À la radio, ils ont dit "ah ha, enfin, quelqu'un qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas", soit que Montréal est sale. Je dois vous dire que moi, je n'ai jamais pensé ça. Du reste, si je pensais ça, je ne répandrais pas mes déchets un peu partout en me fichant bien du monde. J'aimerais qu'on respecte un peu l'opinion des contribuables qui croient que Montréal n'est pas si sale que ça et qu'il y a encore de la place pour des détritus et des trous dans la chaussée», a fait savoir le citoyen.

«À la radio, ils ont ensuite dit qu'ils allaient nous dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas, soit que ce n'est pas la faute de la Ville si Montréal est sale mais de certains citoyens qui se comportent comme une bande de cochons. Encore là, je m'inscris en faux: je n'ai jamais pensé qu'il y avait une bande de cochons. En fait, je suis bien placé pour en témoigner, on a plutôt affaire à plusieurs cochons qui agissent en solitaire. Vous aurez sans doute remarqué que les citoyens qui jettent n'importe quoi n'importe où prennent assez rarement le soin de faire une prestation devant public», a insisté le citoyen.

Le citoyen espérait par ailleurs qu'on l'oublierait après cet épisode, mais il a déchanté lorsqu'il a appris qu'il était aussi visé en marge de l'application de «normes de vie» dans une agglomération de la Mauricie. «Tous les analystes patentés que j'ai eu l'heur de lire ou d'entendre ont déclaré que la façon de faire était inappropriée et la démarche ridicule mais en même temps qu'il fallait faire attention parce qu'ils disaient peut-être tout haut là-bas ce que tout le monde pense tout bas, soit que les accommodements raisonnables commencent à nous faire radicalement suer. Un instant. Si on me permet, je ne crois pas personnellement être représenté par une approche aussi extrême, et je ne l'approuve pas tout bas. Moi, j'aurais tendance à être en faveur de la lapidation», a-t-il relaté.

Bref, «c'est pas moi», a réitéré le citoyen.

Tout comme c'est pas lui qu'il faut montrer du doigt lorsqu'une enquête montre que les Canadiens, pourtant fort disposés à vanter les mérites de Kyoto, à s'émouvoir pour les p'tits oiseaux et à prétendre qu'ils ont à coeur l'avenir de la planète vu qu'on en a juste une et qu'il faut la garder belle pour nos enfants et les enfants de nos enfants et les enfants des enfants de nos enfants, placent les répercussions sur l'environnement au 23e rang de leurs critères de sélection (sur 26) lorsqu'ils s'achètent un nouveau char.

«Gang d'hypocrites, a tonné tout bas le citoyen. C'est bien le monde, ça: dire une chose et faire le contraire. Une chance que je suis différent des autres. Ainsi, moi, je me fais toujours un point d'honneur de placer l'environnement au premier rang de mes priorités lorsque je réponds à des sondages, tout en m'en foutant éperdument dans le concret. Quoi que vous en disiez, la démarche est logique: quand le gouvernement voit que des citoyens comme moi sont très préoccupés par l'environnement, il intègre la chose dans son discours et son programme. Mais on sait qu'un gouvernement ne fait jamais ce qu'il dit qu'il va faire. Il laisse donc l'environnement à l'abandon, une politique qui non seulement répond à mes attentes sociales mais me permet aussi de me procurer un char polluant si je le désire. Et je le désire. Vivement.»

«Car je vous le demande: à quoi ça me servirait d'avoir un char pas trop dommageable pour l'environnement puisque je m'en sers pour aller jeter mes cochonneries un peu partout dans la ville de Montréal?», a-t-il demandé dans un élan de rhétorique citoyenne.

De la même manière, le citoyen a fait remarquer qu'il n'était pour strictement rien dans le réchauffement de la planète, dont un rapport des Nations unies a déclaré que l'activité humaine comptait pour 90 %. «Je me situe dans les autres 10 %, a-t-il dit, les 10 % qui existeraient pareil si on n'était pas là. Je ne suis d'ailleurs pas particulièrement actif du point de vue humain. Et s'il y a des rejets dans l'atmosphère qui nuisent à l'écologie et qui entraîneront des bouleversements catastrophiques pendant des siècles, je tiens à dire que c'est pas moi, la preuve étant que je ne serai plus là quand ça arrivera. C'est mon char, et c'est la société de consommation qui nous lave le cerveau.»

D'autre part, le citoyen a tenu à signaler qu'il n'était pas derrière la tentative de putsch au Parti québécois. «C'est pas moi. Et je vous jure que je ne sais pas c'est qui, quoique, si vous voulez mon hypothèse, il doit s'agir de gens qui pensent tout bas ce que tout le monde dit tout haut. Je ne ferai aucun autre commentaire à ce sujet.»

Le citoyen a conclu en demandant à ce qu'on arrête de l'achaler avec toutes sortes de prétendus problèmes de société. «Si les gens chialaient un peu moins après les autres et faisaient un peu plus tout ce qui leur tente sans égard ni respect pour les autres, le monde irait mieux. Moi, je ne passe pas mon temps à dire aux autres quoi faire. Je suis pour la liberté. Je ne fais pas de généralisations excessives. J'assume mon individualité, je prends ma place dans l'univers et je pense que ça donne d'excellents résultats.»

«Mais je le répète: je ne sais même pas de quoi vous parlez sans arrêt. C'est quoi l'idée de toujours être contre tout?»

jdion@ledevoir.com

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