Essais québécois - Petite leçon de démographie

Dites «démographe», et la plupart des Québécois informés vous répondront «Jacques Henripin». Il y en a d'autres, et des meilleurs ajouteront même certains, mais c'est néanmoins lui qui incarne, aux yeux de la majorité, le modèle du genre. À quoi attribuer cette relative popularité? D'abord à l'ancienneté du scientifique, maintenant octogénaire, à ses qualités de pédagogue qui lui permettent de vulgariser efficacement cet univers assez complexe et peut-être un peu, aussi, à son collier de barbe qui lui donne une bouille, reconnaissable entre toutes, de grand-père savant et sympathique.

Dans Jacques Henripin - Les défis d'une population mondiale en déséquilibre, un livre d'entretiens mené par Jean-Frédéric Légaré-Tremblay, journaliste indépendant et chercheur associé à l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques à l'UQAM, le célèbre démographe nous donne une instructive petite leçon de démographie et aborde quelques-uns des enjeux soulevés par l'état actuel des choses.

Le monde occidental, affirme Henripin, vit actuellement la conclusion de la troisième phase de la transition démographique. Pendant des siècles — c'est la première phase —, la natalité forte s'accompagnait d'une mortalité presque aussi forte, ce qui entraînait une faible croissance de la population. Vers le milieu du XVIIIe siècle — c'est la deuxième phase —, l'amélioration des conditions de vie a permis un recul de la mortalité, alors que la fécondité restait élevée, d'où une forte croissance de la population. La troisième phase, qui date de la fin du XIXe siècle, se caractérise par une mortalité encore plus faible, mais aussi par une baisse de la fécondité attribuable à l'apparition de la contraception. À terme, et nous y sommes, «la fécondité ne fait qu'équilibrer la mortalité» et la décroissance pointe à l'horizon.

Faut-il y voir une catastrophe? Pas nécessairement, répond un Henripin qui semble très serein dans ces pages. Pour certains démographes, en effet, la forte fécondité est l'une des causes de la pauvreté de certains pays. Pour d'autres, et Henripin est de ceux-là, la pauvreté dépend plutôt des ressources naturelles et du savoir-faire dont dispose un pays. Ces derniers reconnaissent toutefois qu'une forte croissance démographique peut être onéreuse puisqu'elle oblige à supporter une lourde cohorte d'enfants nécessairement peu productifs — comme en c'est le cas en Afrique —, mais ils n'en concluent pas que la décroissance serait idéale.

Un «handicap fructueux»

S'inspirant du grand démographe français Alfred Sauvy, Henripin reconnaît donc qu'une croissance de la population représente un certain handicap, «mais un handicap fructueux, car il oblige à réagir». Une croissance trop forte, donc, peut écraser une économie, mais une faible croissance vaut mieux qu'une décroissance. «L'histoire, affirme Henripin, semble montrer que la paresse démographique engendre l'engourdissement économique et social en général. Les êtres humains ont besoin de défi. [...] Quand la vie est trop facile... on s'affaisse.»

Cette logique, qui reste un peu abstraite, ne résume pas les enjeux démographiques de l'heure. Elle explique peut-être en partie les difficultés de l'Afrique subsaharienne qui «conserve une fécondité débridée avec, en moyenne, 6,0 enfants par femme» et celles de l'Afghanistan qui a un taux de 6,8 naissances par femme (ces pays, évidemment, Henripin ne dit pas le contraire, ont bien d'autres problèmes), mais elle laisse inexpliqués les écarts existants entre pays similaires.

En effet, pourquoi le Canada a-t-il un taux de fécondité de 1,6 enfant par femme, ce qui est tout de même mieux que l'Italie, la Grèce et l'Espagne (1,2 enfant), alors que la Suède, la Norvège, le Danemark et la France ont un taux de 1,8 enfant, que l'Irlande, l'Islande et la Nouvelle-Zélande font un peu mieux et que les États-Unis ont un taux de 2,0 enfants par femme? Pour expliquer ce dernier cas, Henripin évoque «le goût de la vie des Américains», «leur optimisme, leur confiance dans l'avenir», l'importance de la religion et la nuptialité. Pour les autres pays, il souligne les mesures d'aide à la parentalité.

Le tableau d'ensemble qu'il dresse lui inspire aussi quelques inquiétudes. «En 1950, remarque-t-il, l'Europe abritait 22 % de la population du monde. Elle en représente aujourd'hui 12 % et, en 2050, un maigre 7 %, d'après les hypothèses moyennes des démographes onusiens.» Et alors? Deux choses, constate Henripin: «la perte de poids du monde libre» par rapport au reste de la planète et, ajoute-t-il avec prudence, le fait que «la religion musulmane est déjà aujourd'hui celle qui croît le plus rapidement au monde». Est-ce nécessairement inquiétant? «Cela fait réfléchir», se contente-t-il de noter, en laissant sous-entendre que cette évolution ne doit pas nous laisser indifférents.

En ce qui concerne plus particulièrement le Québec, où le taux de fécondité est actuellement de 1,6 enfant par femme, Henripin souligne que l'immigration ne permettra pas facilement de rajeunir la population. Pour maintenir l'équilibre démographique, en conservant le même taux de fécondité, le Québec devrait accueillir, d'ici quelques années, entre 70 000 et 80 000 immigrants par année, c'est-à-dire deux fois plus qu'aujourd'hui. Bien sûr, ce n'est pas impossible, mais cela aurait pour conséquence qu'aux environs de 2080 «environ la moitié de la population du Québec serait constituée par des immigrés de l'étranger et leurs enfants». Encore une fois, commentaire prudent du démographe: «[...] ce n'est pas une calamité, mais il faut savoir ce que l'on veut.» Pour que le Québec conserve son visage actuel, déjà partiellement métissé, ce qu'aucun esprit de bonne foi ne déplore d'ailleurs, on comprend que le taux de fécondité devrait augmenter légèrement, dans une proportion équivalente au taux d'immigration.

À la fois défenseur du rôle social de la famille et partisan de mesures d'aide plus généreuses à la parentalité, Henripin est également critique de l'«éthique à court terme» qui caractériserait notre société. Dans cet ouvrage, il surprend quelque peu en affirmant que «les homosexuels sont moins nombreux qu'on ne le prétend» car «ils représentent environ 3 ou 4 % de la population»; il suggère par ailleurs de les aider comme «les couples normaux» s'ils veulent élever des enfants. Et il déçoit quand il reprend le mythe selon lequel le français est menacé au Québec en raison de la mauvaise qualité de la langue, et non en raison de son nombre de locuteurs. Au total, cependant, ses propos plutôt mesurés sont très instructifs et suscitent de saines réflexions.

louiscornellier@ipcommunications.ca

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Jacques Henripin: Les défis d'une population mondiale en déséquilibre

Entrevue de Jean-Frédéric Légaré-Tremblay

Varia

Montréal, 2006, 108 pages

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