Un Colombien errant

Dimanche dernier, pas question d'aller à Québec sans faire escale à l'exposition de Fernando Botero. Pour sûr, en cette semaine d'inauguration, après une campagne de promotion musclée en présence de l'artiste devant les remparts tout gris, une cohue s'annonçait au chic Musée des beaux-arts sur les plaines d'Abraham.

Mieux valait se lever tôt pour prendre la horde de vitesse.

Surtout en plein Carnaval de Québec, dans une ville envahie par les visiteurs oisifs, en mal d'activités. Assez pour imaginer une ribambelle humaine encapuchonnée devant la porte, se refilant du caribou de main en main histoire de tromper l'attente et le froid.

Et si le Bonhomme Carnaval lui-même, à la silhouette aussi replète et boudinée que les modèles du maître colombien, allait obstruer les salles avec sa cour et ses chiens de traîneaux. De quoi être refoulé au portillon, renvoyé à Montréal... bredouille, dépité, en panne d'expo.

D'où la hâte, la course éperdue.

Surprise! En ce beau et frisquet avant-midi de janvier, l'assemblée était clairsemée devant le musée. Le Bonhomme Carnaval trimballait sa bedaine ailleurs ou dormait comme la plupart de ses concitoyens.

Rêvais-je? Cette rétrospective du peintre le mieux coté du monde, en escale unique au Canada, première du genre au pays, ne constituait-elle pas un gros coup de l'institution de Québec?

Eh! Oh! Ma ville natale serait-elle assoupie sous son bonnet? À moins que les gens de Québec ne se ruent pas comme les Montréalais sur l'événement de la semaine mais s'y pointent à leur heure, une fois la frénésie calmée. Question de rythme. Ou de sagesse. On est si speedé à Montréal... Cette procrastination a du bon, remarquez. Puisqu'en matinée dominicale on ne se marchait pas sur les pieds dans le circuit Botero.

Pas moyen de les rater dès le départ: les oeuvres les plus étonnantes du parcours sont ces énormes sculptures de bronze, jadis plantées dans les centres-villes trépidants: Paris, New York, Florence, Madrid, Monte-Carlo, Buenos Aires, Mexico, etc. À Québec, on les a posées à l'intérieur du musée, toutes masses affalées aux portes des salles.

Vraiment impressionnante, à propos, cette main monumentale. Et la Femme qui fume, aux chairs débordantes. On imagine l'impact que connurent ces bronzes sur les places publiques, au milieu du trafic, parmi les piétons pressés et les amoureux enlacés. Ils devaient quand même gagner de la gueule à coucher dehors.

Étrange destin que celui du populaire artiste colombien. Adulé des foules, alors qu'une grande partie de la critique d'art lui reproche un côté décoratif, des redondances de style. Voire son succès commercial. Plagiée, reproduite à l'infini, l'oeuvre de Botero est vouée le plus souvent à orner les pages des calendriers. Ces calendriers qui accrochent si fort notre oeil, faut dire, et dont on adore tourner les pages à chaque nouveau mois. Décoratif pour le meilleur et pour le pire, Botero, mais plus que ça aussi.

Ces grosses créatures aux visages inexpressifs, devenues sa marque de commerce, furent les échelons de son triomphe, certes, mais aussi les barreaux de sa prison. Captif d'une esthétique qu'il eut peut-être envie de jeter souvent par-dessus bord, mais qui formait l'intouchable style Botero, si coté des collectionneurs. Et comment s'évader d'une cage dorée?

À méditer, toutefois, les propos du conservateur David Elliott, reproduits dans le programme de la rétrospective. Il estime que la «grosseur» des personnages de Botero n'est pas plus un commentaire sur le surpoids et l'obésité que les sculptures «effilées» de Giacometti ne représentent les anorexiques. Question de symboles et d'énergie.

En tout cas, chez lui, l'influence des muralistes mexicains s'impose en évidence. L'Amérique latine constitue un continent artistique qui se rit visiblement des frontières nationales. De fait, dans le film Batalla en el cielo du Mexicain Carlos Reygadas, la femme du héros assassin, une actrice non professionnelle, constitue un tel Botero ambulant qu'on en reste tout saisi. Ses modèles arpentent les rues.

Dans cette rétrospective, Botero impressionne surtout par son sens de la composition, son art d'occuper l'espace d'une toile, par-delà ses talents de coloriste... Dans Le Massacre de 20h15, par exemple, les lignes fracturées des meubles et des portes expriment davantage la violence aveugle que les corps sanglants au sol. De fait, ses oeuvres aux thèmes tragiques — sur les réfugiés bafoués, les guerres, la violence domestique, la torture dans les prisons d'Abou Ghraïb — se révèlent plus fortes, moins statiques que ses portraits et ses natures mortes. Extraordinaire, aussi, cette Femme tombant d'un balcon, cul par-dessus tête, assassinée sans doute, propulsée vers sa mort.

Botero a beau vivre entre Paris, New York, Monte-Carlo et Pietrasanta en Italie, le fils de Medellín ne finit plus de témoigner de son berceau. Parcourir son oeuvre, lire le récit de sa vie, c'est retrouver derrière sa terre natale de violence et de corruption. Impossible pour Botero de conserver un pied-à-terre en Colombie. L'icône est trop célèbre pour y vivre. Le richissime artiste a échappé à un enlèvement à Bogotá en 1994. Un an plus tard, une attaque terroriste a fait sauter à la bombe un de ses bronzes dans le centre de Medellín. Son fils Fernando Botero Zea, ministre colombien de la Défense au milieu des années 90, empêtré dans un scandale de narcodollars investis dans la campagne présidentielle, écroué un temps, est recherché en Colombie. Il accompagnait son père à Québec la semaine dernière, jet-setter errant lui aussi, avec les fantômes du cartel de Medellín qui le hantent encore.

Cette rétrospective nous rappelle à quel point l'art, le crime et la politique peuvent être tressés serré. Derrière ces femmes obèses et ces poires géantes piquées par des vers, une trame sociale surgit. Sous la palette multicolore du peintre suinte la couleur locale d'un pays si dangereux, si rempli de pièges, qu'une de ses gloires culturelles n'aurait jamais l'idée d'y vivre.

otremblay@ledevoir.com

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1 commentaire
  • lintendant - Abonné 3 février 2007 17 h 49

    ÇA DONNE LE GOÛT

    Article magnifique qui donne le goût de courir voir l'exposition. Bravo à Odile Tremblay qui voit la peinture dans sa trame sociale, l'artiste dans sa société. Je vais aller voir l'exposition avec un oeil mieux informé.