Un matin de pêche avec un grand héron

Le Québec abrite 705 colonies de hérons, pour la plupart dans l’ouest du Québec et principalement dans le bassin de l’Outaouais.
Photo: Le Québec abrite 705 colonies de hérons, pour la plupart dans l’ouest du Québec et principalement dans le bassin de l’Outaouais.

J'adore les grands hérons, et pas seulement pour leur vol majestueux, bien que beaucoup plus rapide qu'il n'y paraît en raison de leur forte taille. Depuis deux ans, en faisant une promenade matinale avec ma belle épagneule française, je les vois passer au-dessus de mon quartier dans l'ouest de Montréal. Ils rasent chaque fois le clocher de l'église voisine, comme si c'était un repère de leur plan de vol. Chaque fois, leur vol me fait l'effet d'un clin d'oeil narquois de cette nature qui parvient à se moquer de ces humains qui rognent chaque jour davantage son royaume! Ils proviennent toujours du sud-ouest de Montréal, probablement de la grande héronnière de l'île aux Hérons, située en plein milieu des rapides de Lachine, un bouillon de vie aquatique dont profite abondamment une des plus grandes héronnières du sud du Québec.

Alors que je fonce au boulot, les chanceux s'en vont chasser dans les herbiers de la rivière des Mille-Îles, un cours d'eau peu profond où la perchaude et le crapet abondent, de même que les batraciens dont raffolent ces prédateurs ailés, qui se rendent invisibles par leur immobilité et leur teinte grise, peu visible sur fond de ciel.

Je leur dois d'avoir entraîné mes trois chiens de chasse à conserver un arrêt ferme à l'envol des oiseaux, ce qui est toujours très difficile à faire observer chez de jeunes prédateurs impétueux qui ne pensent qu'à saisir tout ce qui leur lève au nez. Mais la surprise, je devrais dire le choc de voir déboucher un gibier volant de cette envergure les a toujours figés sur place. Et comme ils ne sont jamais sûrs que le prochain canard débusqué ne sera pas un de ces 747 emplumés, la prudence s'infiltre dans leurs premières stratégies de chasse. Merci, les hérons!

Ce sont aussi des oiseaux fascinants et utiles à observer. C'est en observant leurs déplacements sur les lacs que j'ai souvent fait d'excellentes pêches parce qu'ils sont là où il y a du poisson. Je me rappelle cette journée dans la réserve Mastigouche au cours de laquelle mon fils, fasciné par les bancs de poissons qu'il suivait au sonar, ne voulait pas les lâcher d'une semelle même si aucun ne mordait, sans doute parce qu'ils étaient repus. Mais il y avait ce grand héron sur une pointe, qui en avait bien gobé quatre en deux heures, et de belle taille. Je me suis dit que ce devait être l'endroit où les quelques truites du lac encore affamées devaient chasser des insectes en éclosion. Après une difficile négociation avec mon fiston pour mettre fin à l'émission de télévision sous-marine, nous nous sommes dirigés vers les eaux herbeuses où chassait ce grand spécialiste de l'affût. En moins de trois quarts d'heure, nous avons atteint notre limite de truites, et de belle taille, juste en face de cet herbier.

Malgré son allure de domestique stylé et impassible, le héron est un petit coquin enjoué. Un des trois hérons qui fréquentent notre lac semblait quelque peu irrité de me voir systématiquement visiter ses postes d'affût. Au début, il s'envolait à vue. Mais avec le temps, il a inventé un jeu qui s'apparente à celui du chat et de la souris. Quand il me voyait venir de loin dans sa baie favorite, il entrait dans le sous-bois pour se cacher et, comme si je n'avais pas d'yeux derrière la tête, en sortait dès que j'avais dépassé son coin de chasse d'une dizaine de mètres. Si je tournais soudainement la tête, il rentrait à nouveau dans le bois, mais sans s'envoler. Un matin, je l'ai surpris sur un gros billot qui surplombait l'eau. Comme ce billot était trop haut pour lui permettre de chasser à cet endroit, je me suis dit qu'il devait être en train de se chauffer au soleil. Toutefois, contrairement à son habitude, il ne s'est pas caché quand je me suis approché. Il a même assisté à mes lancers de mouche littéralement sous son nez. Comme s'il analysait philosophiquement la stratégie de ce concurrent flottant, il m'a regardé stoïquement sortir trois belles truites embusquées précisément sous son billot. Ses yeux perçants, qui suivaient la remontée du poisson au micromètre, traduisaient un regard de connaisseur quelque peu envieux. Quand j'ai eu fini d'exploiter ce petit coin du lac, il s'est majestueusement envolé vers sa baie favorite où, cette fois-là, je ne l'ai pas dérangé dans sa chasse. Je lui devais bien cela, lui qui m'avait indiqué où se trouvaient les trois belles prises qu'il m'avait littéralement désignées. Sans doute pour me dire qu'on devrait avoir chacun notre partie du lac...

Jean-Luc DesGranges et Alain Desrosiers, du Service canadien de la faune, viennent de publier un bilan fascinant de l'évolution de la population de hérons au Québec, bilan qui intègre toutes les données disponibles sur ce cheptel de 1977 à 2001. Leurs recherches, celles de collègues, les inventaires aériens de nids ou de «plates-formes» ainsi que les observations de centaines de bénévoles leur permettent de conclure que malgré la pollution qui frappe leurs proies et la raréfaction des milieux humides, la population de hérons au Québec semble être en pleine croissance!

Selon ce bilan, le Québec abrite 705 colonies de hérons, pour la plupart dans l'ouest du Québec et principalement dans le bassin de l'Outaouais. En plus de ces colonies, les chercheurs ont établi que près de 10 % des couples de hérons nichent isolément, ce qui est probablement le cas du trio de notre petit lac. La plupart des colonies comptent moins de 16 couples nicheurs, mais 18 colonies en regroupent plus de 50, dont une des plus connues est celle de l'île aux Hérons, située au centre du rapide de Lachine, entre deux milieux totalement urbanisés.

Les observations des chercheurs ont permis d'observer que depuis 1977, entre 50 et 90 % des tentatives de reproduction des couples ont réussi. Le succès de reproduction se situe autour de 2,2 oisillons par famille. C'est ce taux élevé qui incite les biologistes à penser que la population est en croissance et qu'elle atteint 27 000 hérons, dont 6500 couples actifs.

Le Service canadien de la faune a amorcé ses inventaires en 1977 et les a poursuivis aux cinq ans dans l'aval du fleuve. Au moment des premiers inventaires, on dénombrait une centaine de héronnières au Québec. Il y en avait certainement beaucoup plus, mais on a progressivement découvert que l'aire de cet oiseau fascinant s'étendait beaucoup plus au nord qu'on le pensait. On a découvert notamment de nombreuses héronnières lors des relevés hivernaux des grands cervidés, orignaux et cerfs de Virginie, tellement la taille de leurs plates-formes est imposante, même du haut des airs.

Des 705 colonies connues au Québec, l'Outaouais en abrite 408, qui comptent 2466 nids. Vient ensuite la Baie-James et l'Abitibi avec 102 colonies et 881 nids. La productivité des plans d'eau du sud du Québec explique cependant qu'avec seulement 70 héronnières, la section d'eau douce du Saint-Laurent abrite 2237 plates-formes, soit le plus grand nombre après l'Outaouais, et 1919 nids actifs. Il faut dire que les deux systèmes hydriques, Outaouais et Saint-Laurent, forment un habitat aquatique global pour les oiseaux, qui ne s'embarrassent pas de nos distinctions toponymiques. On retrouve aussi trois grandes colonies de plus de 50 nids actifs dans le golfe.

«Néanmoins, écrivent les chercheurs en conclusion de leur bilan, les milieux humides de la section fluviale du Saint-Laurent sont en déclin constant et les quelques îles boisées de ce secteur, qui conviennent à l'établissement de nouvelles colonies, sont graduellement déboisées. En outre, la section d'eau douce du Saint-Laurent se dégrade davantage en raison des perturbations de plus en plus fréquentes, pendant la saison de la reproduction, attribuables à l'accroissement des populations de ratons laveurs dans les zones habitées du sud-ouest de la province.»

Mais par-dessus tout, écrivent les biologistes, «la hausse de popularité des sports aquatiques» — pensons à la présence inacceptable des motomarines à proximité des aires de nidification — et même la hausse de popularité de l'écotourisme dans plusieurs archipel du fleuve ajoutent aux menaces qui poussent les oiseaux à déserter leurs nids et à s'isoler.

«Nous croyons qu'il est de plus en plus difficile pour le grand héron de nicher dans la section d'eau douce du fleuve. Si nous ne mettons pas rapidement un programme d'atténuation qui aidera à restaurer les marécages arborescents de plusieurs des îles vastes et isolées» du fleuve et si les gouvernements n'adoptent pas une «politique de lutte contre les prédateurs» ciblant particulièrement les ratons, «il est très probable que nous constaterons un important déclin» de cette espèce au Québec. Malheureusement, au Québec, on s'en va dans la direction opposée avec une politique en forme de passoire pour la protection des milieux humides ordinaires. Il s'agit d'un bilan qu'il faudra dresser froidement à l'orée de nouvelles élections.

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4 commentaires
  • Poisson,Jean-Guy - Inscrit 2 février 2007 09 h 15

    Les Hérons...

    Bonjour,

    Je passe mes étés à la Baie Saint-Paul. De mon chalet,je peux observer, 6 couples de hérons majestueux qui reviennent tous les ans. Je ne voyais qu'un couple ou 2, il y
    a quelques années. Ils me semblent en augmentation constante. Les hérons, de couleur gris-vieux bois, guettent et pêchent les poissons que les marées charrient deux fois par jour, dans les chenaux naturels des milieux humides de la Baie. Si vous passez, apportez vos jumelles. on les voit
    du coté est de la Baie, à partir du Chemin du Cap-aux-Rets.

    Bonne journée,

    Jean-Guy Poisson

  • Labrie,Jacqueline - Inscrit 2 février 2007 11 h 03

    Un héron parmi tant d'autres

    Et dire que mon voisin s'acharne à les débusquer et à les tuer à bout portant. «Ils manquent mes truites domestiques que j'ai payé deux cents dollars.», se plaint-il.

    Ce drame est survenu au début de septembre au moment où un bel héron venait régulièrement au bord de notre étang se nourrir de quelques poissons qui s'y baignent.

    Nous avons ainsi eu la possibilité de le saisir en photos et vous avez raison de dire que c'est un oiseau tout à fait fascinant.

    Nous nous sommes permis d'aviser notre voisin que nous réprouvions son geste et depuis ce temps, c'est la guerre froide .

    Et dire que certains scientifiques déclarent aussi la guerre aux spécialistes qui confirment le réchauffement de la planète!

    À l'échelle individuelle, c'est le même drame qui se répète. Totalement décourageant!

    Je vous remercie de vous soucier de la Planète,
    Jacqueline Labrie
    P.S.: Robert Rouleau, photographe et amoureux, peut vous faire parvenir quelques photos des hérons qui nous ont tant emballés: quelle beauté. quelle infinie patience, quelle légèreté aérienne!

  • Marc O. Rainville - Inscrit 2 février 2007 19 h 29

    Hérons

    On voit des hérons assez souvent sur les bords du canal Lachine à Saint-Henri. Je ne sais pas si il y a encore des tortues et des castors par contre. Ca fait longtemps que je n'en ai pas vu. Depuis la réouverture du canal Lachine, les choses ont peut-être changé.

  • Philippe Champagne - Inscrit 4 février 2007 02 h 47

    Encore une fois merci, monsieur Francoeur!

    Votre description de cet oiseau typique au Québec est on ne plus encourageante. Merci.