Confidences sur l'oreiller

Eva Van Den Bulcke en entrevue sur l’oreiller: une nouvelle forme de perversité artistique?
Photo: Jacques Nadeau Eva Van Den Bulcke en entrevue sur l’oreiller: une nouvelle forme de perversité artistique?

«À quelle heure tu viens te coucher demain matin?», m'écrit Eva Van Den Bulcke. C'est la forme d'invitation la plus ambiguë que j'aie jamais reçue. Si elle ne venait pas d'une jeune photographe qui a déjà fait un court séjour de nature professionnelle dans mon plumard, j'aurais pu facilement prendre mes fantasmes en dormance pour des réalités.

Au mois de décembre dernier, la délicieuse Eva (31 ans, blonde, Flamande à l'accent fleurrrrrri, yeux vert clairière, sourire avec une fente entre les dents, humour à fendre toutes les dents... ) s'est présentée chez moi un matin blafard et mutin pour me croquer dans les bras de Morphée. Debout dans mon lit, elle a fait cliquer son petit Nikon FM2 rétro sous tous les angles possibles. Enfin, pas tous, j'avais conservé mon pyjama...

Tant d'intimité donne faim! J'ai ensuite invité Eva à partager mes confitures maison. Puis nous nous sommes promis de poursuivre les confidences sur l'oreiller (le sien) en janvier, juste avant son exposition de photos, qui a cours jusqu'à dimanche prochain.

Le projet d'Eva consiste à immortaliser le sommeil, cette terra incognita où nous sommes livrés à notre fragilité originelle. «Au départ, je voulais faire le portrait de quelqu'un qui n'a pas le contrôle sur son image. Parce que nous sommes dans un monde d'images. Tout ce que tu observes se modifie, même un atome sous la lentille d'un microscope. Mais dans le sommeil, j'espérais aller chercher l'innocence. Je suis une glaneuse. Pas besoin d'aller très loin pour voyager... », constate la jeune femme, qui exerce aussi le métier de directrice artistique. Au coin du lit l'aventure, donc!

De l'art qui fait zzzzzzzzzzzzz!

Encouragée et financée dans ce projet artistique par son employeur (l'agence de création Sid Lee), Eva s'est levée aux aurores durant une année et demie pour pénétrer dans des univers clos, aux humeurs chargées des toxines de la nuit, les chambres à coucher de ses victimes consentantes. «Je ne suis pas une matinale. Je partais la "tête dans le cul", le post-it sur le dash de l'auto. Mais une fois que j'étais dans leur lit, j'étais fière!», dit-elle.

Si certains arrivaient à dormir (elle s'était munie de leur clé et d'un plan de l'appartement avant de se rendre), d'autres feignaient la fuite devant son appareil sans flash et s'étaient brossé les dents au préalable. «C'est très étrange de rentrer dans l'intimité des gens de cette façon. Un gars n'aurait jamais pu faire ce projet en demandant: "Je peux venir dans votre lit?" J'explorais une nouvelle forme de perversité... J'ai couché avec la ville entière pour faire cette expo, mais je n'ai pas dormi beaucoup», dit la jeune artiste, qui a exposé à New York la semaine dernière avant de s'offrir une vitrine à Montréal.

Et, bien sûr, beaucoup de garçons émoustillés par l'expérience l'ont appelée pour remettre le couvert, avec ou sans confitures. «Les gars pensaient souvent que c'était un prétexte moderne d'entrer dans leur chambre et, en plus, j'arrivais chez eux en pyjama... pour les mettre à l'aise», sourit-elle.

Eva a d'ailleurs noté qu'il y avait une grande différence entre les femmes endormies et leur apparence au réveil. Beaucoup plus que pour les hommes. «Les femmes sont les reines de l'illusion. Si on se montre au naturel, c'est un choc pour les hommes! Je me sentais plus perverse d'entrer dans l'univers des filles. C'était forcément plus sensuel, plus vulnérable, même si ce n'était pas l'intention de départ... »

L'intention de départ, justement, elle est venue d'une expérience dans la vie d'Eva: son incapacité à dormir avec quelqu'un. «C'est très intime de dormir, plus que de coucher... Quand tu couches, tu partages. Quand tu dors, chacun est dans son univers. Ça prend du temps avant que je me sente assez à l'aise pour aller jusque-là», dit celle qui dormait dans le même lit que sa soeur et dans la même chambre (circulaire) que ses parents, jusqu'à l'âge de 13 ans. «Nous habitions un moulin à vent en Belgique. Tu n'as pas besoin de ta propre chambre quand ton univers est à l'intérieur de ta tête... »

Le salut du sommeil

Eva s'est beaucoup intéressée au sommeil, à l'insomnie, à ses incidences sur le comportement dans une société de carencés du dodo. «Quand nous sommes éveillés, il y a seulement 10 % de notre cerveau qui fonctionne. Quand on dort, 80 %. Nous devrions tous dormir, nous sommes des génies au repos! Et puis, nous devrions écouter notre corps. Nous prenons des médicaments pour dormir, puis pour nous réveiller, puis nous ajoutons le cache-cernes et le café... », constate-t-elle.

Depuis quelque temps, Eva dort en charmante compagnie. Chacun des portraits de son expo est immortalisé sur une taie d'oreiller. J'ai pu faire l'entrevue avec elle, entourée des tronches de James Hyndman (coiffure impec même s'il dort la face dans l'oreiller) et de Jacques Languirand (le sourcil éméché), profondément endormis. Si loin et si proches à la fois... saisissante perspective. «C'est humoristique, mon truc, un trompe-l'oeil amusant... Je trouvais ça ludique, mais faire de l'art, ça reste du luxe!»

Pendant son expo, Eva permettra aux visiteurs de se faire photographier dans un lit et leur proposera d'immortaliser leur visage endormi sur l'oreiller. Les profits seront versés à un organisme qui vient en aide aux jeunes sans-abri. «Nous, on a nos problèmes d'insomnie sur nos bons matelas, constate la photographe. Mais il y a des gens qui dorment dans la rue, avec la menace, le froid, sans aucune protection. Ils n'ont pas l'espace pour rêver. Alors, la folie les guette. Je ne peux même pas imaginer les séquelles hallucinantes engendrées par ce manque de sommeil.»

Eva a pu observer les habitudes de sommeil de ses contemporains au fil de ses intrusions dans leur vie très privée. Les pyjamas qui font la gueule, les tables de nuit qui débordent, les traces de fin de conscience avant l'échappée belle. «Il y en a qui font des listes, d'autres qui lisent des bouquins sur la performance, certains des revues d'actualité ou reliées au travail», fait remarquer celle qui ne porterait même pas un t-shirt avec un logo dans son lit parce que «rien ne doit nous rattacher à la réalité, il faut être libre dans une chambre».

La liberté d'Eva commence dans le sommeil, et c'est aussi là qu'elle entretient son rêve le plus cher: faire le tour du monde pour installer dans un lit gigantesque des politiciens, opposants idéologiques de toutes les confessions, des gens qui ne s'entendent pas réveillés mais qu'elle obligerait à dormir ensemble: «Je ne veux pas être photographe de guerre, je veux être photographe de paix!»

Voilà où ça mène de trop dormir!

cherejoblo@ledevoir.com

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Entre écrire, dormir et aimer

«Je vais dans le sommeil comme j'avance dans l'amour: éblouie, les mains ruisselantes de fleurs. Dormir, aimer, écrire: au fond, ce que je préfère. Ce que je sais le mieux faire. Trois états poétiques qui requièrent le plus fin silence et qui renvoient à la plus haute solitude, à la parfaite nudité.»

Ça commence comme ça. Et ça se poursuit comme ci: «Oui, je suis tissée de songes, tant pis pour la sérénité, l'ataraxie, le nirvana, au diable le travail sur soi, tant pis pour l'ouverture de mon nième chakra: cette fois — et de façon irréversible —, je choisis mon tissu de rêves, ma tunique magique, une robe qui scintille d'espérances magnifiques.»

Jamais je n'aurais pu imaginer qu'on puisse avoir le sommeil aussi intense: «J'aime dormir et le sommeil est un sublime état d'amour. Comme l'écriture, parfois.»

J'ai trouvé dans ce court essai une soeur d'écriture et de passion, d'évasion aussi. À déposer sur la table de chevet...

- Du sommeil et autres joies déraisonnables, Jacqueline Kelen, Albin Michel.

Le making-of

Trois photographes en même temps dans mon lit? Je le jure sur la tête de mon grand-père, c'est la première fois. Une expérience de vie, comme on dit. Jacques Nadeau qui photographie Eva (l'artiste de service) me photographiant tandis que la blonde de Jacques croque la scène.

Jamais vu autant de voyeurs dans une même pièce. Et merde, j'avais oublié mon appareil photo, comme dab! J'arrête ici, mes boss vont finir par croire que je m'amuse...

www.chatelaine.com/joblo

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Assisté: au vernis(sage) de l'expo photos d'Eva Van Den Bulcke hier soir. Elle s'intitule Schlof (de l'argot alsacien, on dit «aller au schlof» comme on dit «aller au pieu»), et ça se poursuit jusqu'à dimanche dans un beau grand lit. Cadeau de Saint-Valentin original, Eva vous propose l'immortalité sur un oreiller, à offrir à l'élu(e) de votre coeur. Elle sera là pour vous croquer le portrait demain et dimanche entre 13h et 16h. Apportez votre pyjama! Le coût de l'oreiller avec votre gueule dessus est de 80 $. Et les profits sont remis à l'organisme Dans la rue. Faire le bien en dormant, c'est tout de même inespéré! Aux Commissaires, 5226, boulevard Saint-Laurent, % 514 274-4888.

Reçu: Le 108e Mouton d'Ayano Imai (Gründ), un livre qui traite de l'insomnie chez les petits. À moins que ce ne soit un livre pour apprendre à compter jusqu'à 108? Zzzzzzzzzzzzz.

Meublé: mes insomnies avec le dernier Tonino Benacquista, Le Serrurier volant, illustré par Tardi (Estuaire). Une belle intrigue dans la tradition des romans noirs. Un duo du tonnerre. De quoi rester éveillé!

Adoré: la pièce pour enfants Une histoire dont le héros est un chameau et dont le sujet est la vie. Telle un songe, cette pièce pour les quatre à huit ans surfe sur la poésie, le théâtre d'ombres et la luminosité des sentiments. Pour rêver éveillé... www.lesgrosbecs.qc.ca. Plusieurs représentations en février dans les environs de Montréal. À ne rater sous aucun prétexte diurne.

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1 commentaire
  • Rhonda Rioux Ville de Québec Service de La Culture - Inscrite 4 février 2007 10 h 53

    Beaux rêves

    Ça m'a l'air fort intéressant mais va falloir y aller seulement en rêve quand on est de Québec!

    Marie