Le gagnant du Super Bowl révélé

Selon des sources, il y a 132 sortes de personnes dans le monde. Vous avez peur que je les nomme toutes, n'est-ce pas? Allons, rassérénez-vous. D'abord, on n'a pas le temps: il y a des statistiques à consulter. Peut-être menez-vous une existence plus palpitante — bien que résolument absurde, c'est Camus qui l'a dit: l'absurde n'est ni dans l'humain ni dans le monde, il naît de leur confrontation; oh, bien sûr, on peut passer sa vie à fuir la réalité et à se réfugier dans les plaisirs éphémères, mais au bout du compte, que reste-t-il? Rien, mesdames messieurs, rien, voilà ce qu'il reste —, mais personnellement, je peux rester jusqu'à une heure à contempler d'un regard semi-absent des colonnes de statistiques. Ensuite, je les fais parler, exactement comme dans un théâtre de marionnettes. Car c'est bien connu: les chiffres, on peut leur faire dire ce qu'on veut.

Mais comment, s'interrogera-t-on avec la curiosité fiévreuse du reporter d'enquête qui vient de recevoir une enveloppe brune, peut-on déterminer qu'il y a 132 types de personnes et non pas 97 ou 208? Je n'en sais rien. Mais il y en a qui le savent. Tenez, l'autre jour, je consultais une liste de conférences ayant pour thème le développement intérieur de son soi (afin d'être certain de ne pas m'y retrouver par erreur) et il y était mentionné qu'il existe huit types d'émotions. Pas sept, pas neuf, huit. Et l'animateur semblait très sûr de son décompte, très persuadé qu'il n'avait pas oublié une ou deux émotions même s'il avait été dérangé par le téléphone pendant qu'il comptait. De même, il y a 12 types de comportements. Pas 11, pas 13, 12. Hé, si c'est écrit, ça doit être vrai, même si on sait pertinemment que les quatre mousquetaires étaient cinq (Alex père avait oublié Fritos), que la Révolution d'octobre en Russie a eu lieu en novembre et que l'Université de Sherbrooke est située à Longueuil.

Voici donc quand même trois types de personnes: 1- celles qui prennent pour les Colts d'Indianapolis au Super Bowl de dimanche; 2- celles qui appuient les Bears de Chicago; 3- celles qui sont encore indécises; et 4- celles qui se fichent éperdument de toutes ces niaiseries, qui veulent juste voir les annonces parce qu'à 2,6 millions $US la demi-minute ça doit vraiment être de la bonne publicité, il n'y a d'ailleurs pas assez de publicité dans la vie en général, ou qui en profiteront pour regarder le film à Canal Vie dans lequel une femme battue atteinte d'un cancer des ongles en phase terminale, poursuivie par l'impôt, poche en dessin et allergique à l'eau minérale se découvre un fils illégitime qui se prostitue, éprouve des brûlements d'estomac et possède un blogue plein de fautes d'orthographe.

C'est le type numéro 3 qui retient ici notre attention.

Car le miracle de la psychanalyse postmoderne nous permet désormais, mesdames messieurs, de déterminer scientifiquement quel club, parmi un total de deux, convient le mieux à la personnalité du sujet qui branle dans le manche. Vous faites partie de ce groupe-échantillon-cible qui angoisse à l'idée de se retrouver orphelin dimanche soir, vous craignez qu'on ne rie de vous parce que vous souhaitez un match nul, vous hyperventilez dans l'expectative de reconnaître que vous n'avez pas vraiment songé à la question parce que vous aviez des débarbouillettes à repasser, vous en êtes presque rendu-e à demander une intervention de saint Jude pour qu'il vous sorte de cet insoutenable enfer qu'est devenue votre vie de timoré-e irrésolu-e? Qu'à cela ne tienne! Ti-Coune icitte a la solution pas chère juste pour toé mon ami-e!

Vous vous dirigez donc vers le site officiel du Super Bowl, dont l'adresse, étrangement, est www.superbowl.com, et, du côté droit de l'écran, dans la rubrique «Headlines», vous cliquez sur «Adopt a Super Bowl Team». Ensuite, vous laissez la magie de l'animation informatique de pointe et la voix d'Harry Kalas vous envoûter, et vous répondez honnêtement aux questions. Honnêtement, j'ai dit, pas comme dans les sondages où vous prétendez voter pour l'ADQ ou ceux où vous vous dites racistes juste pour faire des manchettes ronflantes. À la fin, votre profil personnel en forme d'Indianapolis ou de Chicago vous apparaîtra. Drette de même. Ça ne coûte rien, ça n'abîme aucun matériel, et laissez-moi vous dire que ça démarre une discussion de cocktail dînatoire mondain de 5 à 7 sur les caps de roues, comme disait le poète.

Personnellement, m'étant prêté au test pour de stricts motifs d'investigation professionnelle et de recul de l'ignorance, j'ai obtenu Da Bears*.

(* Autre petit truc si vous voulez vraiment faire un tabac boeuf — le Super Bowl, c'est marqué dans la bible, encourage la consommation de toutes sortes de produits mauvais pour la santé, jusques et y compris le tabac, la viande rouge et la boisson, et ce, en quantités considérables sans que quiconque soit autorisé à vous adresser le moindre reproche, ni le moindre regard désapprobateur à la dérobée, ni même à songer à penser que vous y allez un peu fort sur l'extralarge extra pepperoni et la 12 pis le premier quart est même pas encore fini ça va être beau t'à l'heure ça —, oui, pour un effet optimal, vous devez absolument apprendre à prononcer le nom des Bears comme ils le faisaient dans les épisodes de Super Fans de Saturday Night Live [http://tinyurl.com/ysajmx]. Il existe une franc-maçonnerie du football américain prête à vous trouver pas mal plouc si vous ne saisissez pas l'allusion. Vous voilà prévenu-e-s: en cas de non observation, le risque est réel que vous finissiez le cocktail tout-e seul-e et qu'on ait changé les serrures au bureau le lendemain matin.)

Ce qui signifie en définitive que, malgré tout ce que les zexperts et les preneurs aux livres de Vegas pourront dire, Chicago va gagner ce Super Bowl XLI. On ne va pas impunément à l'encontre de la science.

Oui, mesdames messieurs, Chicago va l'emporter, même s'il paraît que ç'aurait l'air qu'apparence que Peyton Manning entretient des liens privilégiés avec un décideur surnaturel et omnipotent de scores finaux de matchs de football américain, en l'occurrence Dieu lui-même, ce que nous verrons samedi même s'il est heureux celui qui croit sans avoir vu.

jdion@ledevoir.com

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.