Médias - Les grandes manoeuvres de Quebecor

La crise déclenchée la semaine dernière par Quebecor s'inscrit en droite ligne des déclarations faites par le patron de l'entreprise, Pierre Karl Péladeau, tout au long de 2006.

C'est le câblodistributeur Shaw Communications qui, en décembre, a été le premier à suspendre ses paiements au Fonds canadien de télévision (FCT). L'affaire avait créé des remous au Canada anglais, mais elle avait eu moins d'impact, sûrement à cause de la période des Fêtes qui approchait. En ajoutant sa protestation à celle de Shaw mardi dernier, Quebecor vient de créer un effet d'accélération, d'autant plus que le manque à gagner provenant des deux entreprises représenterait maintenant le tiers du budget du FCT. Le FCT soutient que des milliers d'emplois dans l'industrie de la télévision sont maintenant menacés.

Décider de passer outre à l'obligation qui lui est faite par le CRTC de contribuer au FCT n'est pas une décision banale. Mais Quebecor semble prête à mener une grande bataille juridique, jusqu'à remettre en cause la capacité même du CRTC d'imposer de telles règles.

Et cette décision s'inscrit dans l'obsession de la déréglementation chère à Pierre Karl Péladeau. Le point de vue de Quebecor est le suivant: l'évolution technologique actuelle est tellement rapide, le milieu de la télévision connaît une telle mutation (avec toutes ces nouvelles plate-formes de diffusion qui se développent) que les règles actuelles du CRTC sont désuètes.

M. Péladeau l'avait écrit noir sur blanc dans une lettre publiée par Le Devoir le 11 octobre dernier: «le CRTC devrait assouplir de façon significative une réglementation obsolète qui s'avère plus que jamais un frein à la créativité, au dynamisme et à la santé financière de la télévision généraliste privée».

Trois mois plus tard, on comprend mieux ce qu'il voulait dire: plus question de mettre de l'argent dans le FCT, comme l'exige le CRTC, si le FCT ne change pas sa façon de fonctionner.

Ce n'est pas tout. En 2006, Pierre Karl Péladeau avait également annoncé son intention de confier moins d'émissions aux producteurs indépendants: TVA voudrait plutôt faire affaire avec sa filiale de production JPL, ce qui lui permettrait sûrement de mieux contrôler toute la diffusion sur toutes les plates-formes. Mais pour le moment, les filiales des diffuseurs n'ont pas droit aux mêmes programmes d'aide que les producteurs indépendants. Ce que Quebecor voudrait voir changer, évidemment.

On se souviendra aussi que Quebecor demandait en novembre au CRTC de revoir ses règles pour permettre à un télédiffuseur privé d'avoir accès aux revenus des abonnés du câble et du satellite. Actuellement, ce sont uniquement les chaînes spécialisées qui ont accès à ces revenus.

Bref, Quebecor veut tout revoir, et l'entreprise agit comme si elle était aux abois, en recherche de fonds de toutes les provenances pour pouvoir financer les émissions de TVA.

Ce qui manque le plus actuellement dans le discours de Quebecor, c'est une véritable solution de remplacement. Par exemple, aux yeux de l'entreprise, le CRTC a-t-il encore sa raison d'être? Et, si oui, quel devrait être son rôle et son action? Et à quelle règle Quebecor accepterait elle-même de se soumettre? Dans le fond, on ne le sait pas vraiment.

On fera également remarquer que le système canadien de radiodiffusion est basé depuis 50 ans sur un ensemble de règles qui ont pour but de stimuler la production canadienne (pourcentages exigés d'émissions canadiennes à la télévision, quotas de musique canadienne à la radio, et ainsi de suite). Quebecor semble vouloir laisser le marché se discipliner lui-même, sans règles administratives contraignantes, en supposant que les téléspectateurs seront à l'écoute si on leur propose de bonnes émissions.

C'est une façon de voir les choses. Encore faudrait-il pouvoir définir ce qu'est une bonne émission. Avec deux millions de téléspectateurs la semaine dernière Le Banquier à TVA a été l'émission, de loin, la plus écoutée des ondes. Qu'est-ce qui contribue le plus à l'identité culturelle? Un jeu-questionnaire adapté d'un succès américain, basé sur l'appât du gain, ou les dix nouvelles séries de fiction qui ont été commandées cette année par Radio-Canada? Poser la question de cette manière nous entraîne peut-être trop loin... mais s'il faut revoir toutes les règles, il faudra bien la poser à un moment donné.

Pour Quebecor, il est de plus en plus insupportable que la télévision publique reçoive une subvention gouvernementale annuelle tout en puisant dans un fonds, le FCT, alimenté par des entreprises privées.

En posant le problème de cette façon, Quebecor nous force évidemment à nous interroger sur le mandat de Radio-Canada et sur les sommes dont elle a besoin pour réaliser ce mandat. En soi, c'est une réflexion qui n'est pas mauvaise, qui pourrait même être nécessaire. Mais, dans cette réflexion, il n'est pas certain que Quebecor se trouve beaucoup d'alliés en coupant les vivres au FCT.

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pcauchon@ledevoir.com

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