Essais québécois - Hitler et le christianisme

Dans son Traité d'athéologie (Grasset, 2005), le philosophe Michel Onfray affirme, entre autres âneries, qu'Hitler était attaché au christianisme et à l'Église catholique, qu'il était chrétien et n'a jamais abjuré sa foi et qu'il aimait le Jésus colérique chassant les marchands du temple. Onfray conclut donc aux «compatibilités christianisme-nazisme» et écrit: «Un lieu commun, qui ne résiste pas à une analyse minimale, encore moins à la lecture des textes, fait d'Adolf Hitler un athée païen fasciné par les cultes nordiques, amateur d'un Wagner de casques à cornes, de Walhalla et de Walkyries aux poitrines opulentes, un antéchrist, l'antinomie très exacte du christianisme.»

«La lecture des textes» dont parle Onfray, la théologienne Kathleen Harvill-Burton l'a faite. Ses conclusions, colligées dans Le Nazisme comme religion. Quatre théologiens déchiffrent le code religieux nazi (1932-1945), sont pourtant à l'exact opposé de celles du philosophe tonitruant. Issu d'une recherche doctorale réalisée à l'Université Laval sous la supervision de Jean Richard, cet essai, qui se situe «aux frontières de l'histoire religieuse et de la théologie», démontre brillamment que le nazisme n'était pas qu'un régime politique, mais «une vision du monde fondée sur une mystique» visant à détruire la foi chrétienne pour la remplacer «par l'idéologie nazie et la foi germanique».

Hitler et Alfred Rosenberg, l'idéologue du nazisme, étaient particulièrement retors. Leur machine de guerre idéologique et spirituelle a, semble-t-il, confondu Onfray, le philosophe qui tire plus vite que son ombre. Le vingt-quatrième point du programme national-socialiste, présenté par Hitler en 1920, met en avant, en effet, «le christianisme positif». Aussi, si l'on s'en tient à cet élément, en négligeant «la lecture des textes», on peut en conclure que nazisme et christianisme font bon ménage. C'est une erreur grave, qui fut mortifère.

Dans Le Mythe du XXe siècle, livre publié en 1930 pour préciser les fondements de l'idéologie nazie et fortement appuyé par Hitler, Rosenberg développe l'idée du «christianisme positif». Attaquant «viscéralement l'Église catholique», le contenu de cet ouvrage affirme d'abord que «Dieu a choisi le peuple germanique pour incarner sa providence au XXe siècle» et rejette violemment «l'idée d'un peuple juif élu» et «la doctrine de l'universalité du salut par le Christ» défendue par l'Église de Rome.

Il faut en finir, selon Rosenberg, avec le christianisme négatif d'un Paul de Tarse, qui entraîne «la destruction des valeurs raciales», puisque «le concept de race nordique élue pour son sang noble et organiquement supérieur meurt sous la notion de salut universel avancée par Paul et reprise par l'Église romaine». Pour l'idéologue nazi, les concepts d'enfer et de vie après la mort détruisent «le libre esprit nordique». Au sujet du péché originel, il écrit: «En revanche, la certitude d'être un pécheur est une attitude de bâtard [...].»

Dans le christianisme positif, Jésus n'est plus Juif, mais a plutôt du sang nordique, et les doctrines de la Trinité et du Saint-Esprit sont condamnées pour abstraction, parce qu'elles «n'ont aucun rapport avec une existence organique». Hitler, dans ses entretiens avec Rauschning, ne dira pas autre chose: «Avec ces Confessions, que ce soit celle-ci ou celle-là, c'est la même chose. Elles n'ont aucun avenir. Certainement pas pour les Allemands. [...] Qu'importe que ce soit l'Ancien ou le Nouveau Testament [...] c'est la même imposture juive. [...] On est soit chrétien, soit Allemand [...] Nous ne voulons pas d'hommes qui ne cessent de jeter un regard oblique vers l'au-delà.»

André Frossard, plus perspicace qu'Onfray, soulignait, dans Le Crime contre l'humanité (Robert Laffont, 1987), la totale incompatibilité entre le nazisme et le monothéisme: «Il lui fallait abolir chez tout être humain, à commencer naturellement par le Juif, cette "image de Dieu" qui ridiculisait sa propre imagerie de foire au muscle et sa philosophie de tête de mort. [...] À travers le Juif, premier annonciateur de la Révélation, c'est l'idée même de Dieu que le nazisme cherchait à bannir de la terre.»

Des résistants

Les catholiques et les protestants, pourtant, ont tardé à le comprendre et à réagir, autant dans l'Allemagne hitlérienne que dans la France pétainiste. En Allemagne, il y eut le concordat de 1933 par lequel l'Église catholique s'engageait, pour survivre croyait-elle, à ne pas se mêler de politique. Du côté protestant, certains cherchèrent aussi à temporiser, alors que d'autres, les chrétiens allemands, flirtèrent ouvertement avec le christianisme positif. En France, sous Pétain, la hiérarchie catholique prône le respect du pouvoir établi et les dirigeants protestants se tiennent plutôt tranquilles.

Mais il y eut, dans ces deux pays, des résistants, des croyants dont la voix prophétique a combattu le néopaganisme nazi, d'abord sur le plan spirituel, mais aussi sur le plan politique puisque, dans ce cas, l'un n'allait pas sans l'autre. Pourquoi les qualifier de «prophètes»? Kathleen Harvill-Burton répond: «Ces théologiens ont combattu le nazisme sur le plan spirituel et n'ont jamais transigé avec leurs convictions, même devant la menace d'exclusion de la part de leur propre Église. La position néopaïenne et antichrétienne du national-socialisme a provoqué leur action dès le début et jusqu'à la fin de la guerre.»

Ces héros de la résistance spirituelle au nazisme, ce furent, en Allemagne, Paul Tillich et Karl Barth. Le premier, selon l'historien Bernard Reymond, s'est battu pour rappeler «que le prophétisme de la croix ne saurait s'incliner devant l'idolâtrie politique et raciale dont la croix gammée était le symbole». Le second, dans une perspective christocentrique selon laquelle il ne peut «y avoir d'autre manifestation de Dieu dans l'histoire que celle qui est en Jésus-Christ», a décrété que «l'antisémitisme est un péché contre le Saint-Esprit». En France, ce furent les jésuites Pierre Chaillet, fondateur du journal clandestin Témoignage chrétien, et son collègue Gaston Fessard. Leur combat, déplore Harvill-Burton, reste méconnu. Aussi, elle a voulu leur rendre hommage en analysant avec brio et sensibilité leur oeuvre prophétique.

On ne saurait nier que, en ces temps troubles, l'Église-institution a souvent manqué, par naïveté, lâcheté ou opportunisme, à son devoir. L'honneur du christianisme, alors, fut porté par des résistants qui savaient, en leur conscience, que leur seule boussole était le Dieu fait homme de la croix et qu'il exigeait de combattre le démon nazi.

louiscornellier@ipcommunications.ca

***

Le nazisme comme religion

Quatre théologiens déchiffrent le code religieux nazi (1932-1945)

Kathleen Harvill-Burton

Presses de l'Université Laval

Saint-Nicolas, 2006, 230 pages

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

1 commentaire
  • Yvon Paillé - Inscrit 21 janvier 2007 08 h 31

    Hitler et le christianisme

    M. Cornellier,

    Bravo pour avoir mis à sa place un certain Onfray, grand pourfendeur de transcendance ! J'ai connu un gars qui m'a affirmé (après l'avoir lu) que Hitler était resté un bon catholique et que sans doute l'Église romaine avait une grande part de responsabilité dans la IIe Guerre ! Quand on veut tuer son chien, en l'occurence l'Église, tous les prétextes sont bons. Je vais faire lire votre texte à ce gars, il sera bien obligé à l'avenir de se taire sur ce sujet. Merci beaucoup !

    Yvon Paillé

    P.S. C'est moi qui vous ai écrit récemment pour vous parler des Mémoires de H. Küng.