Les prophètes de salon

Adolescent pendant les années 60 dans la très sage ville de Toronto, John Duffy idéalisait d'autant plus le Québec qu'il était convaincu que ses contemporains y passaient leurs journées à boire de l'absinthe et à faire l'amour.

Si cette anecdote vous dit quelque chose, c'est parce que vous faites partie de ceux qui ont vu il y a quelques années le film French Kiss de Catherine Annau sur la génération Trudeau. M. Duffy en était un des protagonistes. Jusqu'à présent, c'est à ce témoignage que se résume sa brève présence sur l'écran-radar québécois.

Il en va autrement du côté canadien-anglais du miroir puisqu'on lui doit un des meilleurs ouvrages politiques à être paru cet automne et un des rares livres du genre à avoir fait l'unanimité des praticiens comme des observateurs médiatiques de la chose électorale, ce qui est plutôt exceptionnel dans un domaine où l'esprit de contradiction est toujours dans l'air du temps.

Communicateur politique de profession, John Duffy est un apparatchik libéral de coeur. Partisan de la première heure de Paul Martin au leadership fédéral, il est un habitué des coulisses des campagnes libérales provinciales en Ontario. À ce dernier titre, il a vu les libéraux rester sur le quai de la gare des trois dernières élections ontariennes alors que les sondages et ceux qui en vivent leur donnaient un aller-simple confirmé vers le pouvoir.

Pour mémoire, ces trois campagnes (1990-95-98) — que les libéraux avaient amorcées avec une avance réputée insurmontable les deux premières fois et fort respectable la troisième — ont produit, dans l'ordre, un gouvernement néo-démocrate et deux gouvernements conservateurs, tous aussi majoritaires les unes que les autres.

Ces rendez-vous manqués en série l'ont-il inspiré? Toujours est-il que John Duffy a mis toutes ses ressources et ses contacts au service de la production de Fight of our Lives, un livre remarquable sur l'histoire électorale au Canada.

Au fil de cinq élections s'échelonnant de 1896 à 1988 et qui, selon lui, constituent les principaux jalons de l'histoire moderne du Canada — Duffy pourfend la thèse voulant que les campagnes électorales ne servent qu'à officialiser des tendances aussi lourdes qu'irréversibles au sein d'une population plus distraite que mobilisée par le discours politique.

Les campagnes, soutient-t-il plutôt, jouent un rôle fondamental dans le résultat des élections. Contrairement à ce que soutenait en 1993 l'ex-première ministre Kim Campbell, il y a une place pour les débats d'idées dans ce type d'exercice. Confronté à des choix de société, l'électorat évolue, pondère et peut changer d'idée. Le leadership et la vision de ceux qui sont en présence font la différence dans un sens beaucoup plus crucial que celui que leur attribuent les faiseurs d'image.

Pour étayer sa thèse, Duffy s'est principalement intéressé aux campagnes qui ont, selon lui, placé les électeurs à des croisées de chemin historiques plutôt que de se résumer à des exercices réussis de séduction.

C'est ainsi que, des années Trudeau, il n'a pas retenu les élections de 1968 mais plutôt celles en tandem de 79-80 au cours desquelles il estime que les électeurs ont fait un choix fondamental entre deux grands courants de vision du fédéralisme défendus respectivement par Pierre Trudeau et Joe Clark.

Il a aussi un peu triché sur le nombre d'élections qu'il aborde, traitant parfois un cycle électoral comme une seule longue campagne. En plus du match en deux temps Clark/Trudeau, il a retenu les élections de 1896, celles de 1925-26 et 1957-58 et celle de 1988.

Au sujet de cette dernière campagne, John Duffy avance que, sous le couvert de l'enjeu immédiat du traité canado-américain de libre-échange, son résultat aura été l'entrée consentie des Canadiens dans l'ère de la mondialisation.

En rétrospective, on a tendance à oublier comment Brian Mulroney, qui défendait au départ une idée qui était loin de faire consensus au Canada et à partir d'un bilan qui n'avantageait pas sa réélection, a renversé la tendance pour arriver à la victoire. Et combien les choix stratégiques des autres chefs ont fait la différence.

Au rythme canadien des choses, l'ouvrage de Duffy, si encore il est traduit en français, ne le sera sans doute pas à temps pour les élections qui se dérouleront au Québec au cours de la prochaine année. C'est d'autant plus dommage que la campagne à venir promet déjà de faire partie de la classe de celles qui seront plus déterminantes que la moyenne.

On peut noircir des pages pour démontrer que, dans l'état actuel des sondages, l'Action démocratique du Québec prendrait le pouvoir haut la main si des élections avaient lieu demain matin. Dans cet esprit, on avait également gaspillé beaucoup de papier dans les estrades de la politique, le printemps dernier, pour minimiser la montée de l'ADQ dans Saguenay et ailleurs.

Dans les faits, ce genre de prophétie de salon est d'une utilité relative dans la mesure où elle occulte la réalité de la campagne électorale à venir.

Nonobstant les sondages, si des élections avaient vraiment eu lieu cet automne, dans l'état de désorganisation et dans le climat d'improvisation idéologique qui prévalent à l'ADQ, on ne peut pas présumer que Mario Dumont serait aujourd'hui premier ministre, pas plus qu'on ne peut jurer qu'il ne le deviendra pas le printemps ou l'automne prochain si les idées qu'il défend font leur chemin dans l'esprit des électeurs. Ce qui, à mon humble avis, est encore loin de s'être produit.

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.