À quoi sert un journal?

Hélène Deslauriers représente le public au Conseil de presse du Québec. Dans la vie de tous les jours, elle travaille pour une organisation vouée au développement régional. Or elle constate que le journal est devenu, pour les gens qui l'entourent, surtout un hobby et non pas l'outil qu'il devrait être pour les personnes engagées dans leur communauté, leur région et la société québécoise en général.

Le midi, au bureau, dit-elle, les hommes lisent les pages sportives, les femmes l'horoscope et les critiques de cinéma. Ils ne lisent pas les autres sections du journal. Ils n'y trouvent pas les choses utiles à leur engagement social. Et au reste, ils ne croient plus.

Le jugement de Mme Deslauriers est lapidaire. Beaucoup trop sévère, d'ailleurs. Quand on les lit avec attention, les journaux sont encore la meilleure source d'information pour alimenter l'action. Mais ces remarques révèlent tout de même une réalité. Les journaux sont perçus et sont construits beaucoup plus comme des objets de consommation que comme des instruments d'animation des débats démocratiques.

Et que dire de la télévision et de la radio?

Pourtant, on répète sans cesse que la liberté de la presse est essentielle à la vie démocratique. Ce sujet était d'ailleurs le thème d'un séminaire organisé, vendredi dernier, par le Centre d'études sur les médias et le Conseil de presse du Québec. C'est lors de ce forum que Mme Deslauriers a exprimé sa désillusion.

Les organisateurs du séminaire, Florian Sauvageau et Michel Roy, avaient fait appel à un expert américain pour ouvrir les discussions. Edwin Baker est professeur de droit à l'Université de Pennsylvanie et auteur de Media, Markets and Democracy (Cambridge University Press). Dans cet ouvrage, Baker constate que le marché est incapable à lui seul de combler les besoins en information des citoyens. En conséquence, il soutient que l'État doit adopter des politiques pour favoriser la diversité des médias et de l'information.

La question n'est pas pertinente aux États-Unis seulement. Le Québec est lui-même confronté à ce problème dont l'acuité a sauté aux yeux, depuis deux ans, à cause de l'accroissement inquiétant et dangereux de la concentration de la presse.

Je reviendrai mercredi sur ce sujet et j'aborderai les solutions qu'il faut envisager pour raffermir le rôle des médias québécois dans la vie

démocratique.

Mais avant de répondre à la question des moyens, il faut s'arrêter à celle des objectifs. Baker soutient, avec raison, que les modalités de l'intervention gouvernementale pour promouvoir la liberté de presse, la diversité et la qualité de l'information, diffèrent selon la conception que l'on se fait de la démocratie. À chaque conception de la démocratie correspond une vision du rôle de la presse.

Selon Baker, on peut distinguer quatre grandes approches.

Il y a d'abord l'approche que Baker qualifie d'élitiste. Les démocrates élitistes considèrent que tout le monde n'a pas les capacités ou l'envie de gouverner. Pour eux, la vie démocratique se limite, pour le peuple, à voter aux élections. Dans cette perspective, le pouvoir est confié à une élite et le rôle de la presse se résume dans celui de surveillance, de «chien de garde», comme on dit souvent. En vertu de cette approche, l'État ne peut être qu'un ennemi de la liberté de la presse. Son intervention est systématiquement jugée suspecte. Cette vision est partagée par beaucoup de patrons de presse au Québec.

Ensuite, il y a l'approche libérale pluraliste. Pour les tenants de cette doctrine, la démocratie est le résultat des tensions entre différents groupes d'intérêt dans la société. Cette vision requiert que différents médias existent pour servir différents groupes de la société. Chaque groupe a besoin de son média tant pour la mobilisation des citoyens appartenant à ce groupe qu'à la défense de ses intérêts.

L'approche républicaine s'appuie, quant à elle, sur l'idée que la démocratie sert à établir ce qui constitue le bien commun. Les républicains considèrent que les intérêts des gens ne s'expriment pas spontanément, que cela demande une réflexion, des échanges avec les autres. Dans cette approche, les médias ont pour rôle de servir le processus de délibération pour déterminer les valeurs dominantes et définir le bien commun.

Baker soumet une quatrième approche, la sienne, qu'il qualifie de complexe, et qui fait la synthèse entre les conceptions libérale et républicaine de la démocratie. L'auteur affirme en effet que la recherche du bien commun n'est possible que si les groupes ont d'abord la chance d'exprimer leurs positions. Le rôle des médias consiste donc à la fois à faire apparaître les intérêts présents dans la société ainsi que les tensions qui en découlent et de contribuer à la délibération sur la définition du bien commun. Je souscris à cette approche qui correspond aux besoins du temps présent.

Nous sommes ici à l'opposé de la conception qui est pourtant la plus prégnante dans le milieu journalistique nord-américain, auquel le journalisme québécois appartient, celui de la démocratie élitiste dans laquelle les médias ont, essentiellement un rôle de chien de garde. Il est temps que l'on change de paradigme. À suivre.

Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.

vennem@fides.qc.ca