L'homme de l'année

Jacques Parizeau n'a peut-être pas toujours fait preuve du meilleur jugement politique, mais il avait du flair. Contrairement à la plupart des souverainistes, en commençant par André Boisclair, il avait immédiatement reconnu l'importance de l'ouverture que Stephen Harper faisait au Québec.

De passage à l'Université Laval quelques jours après les élections fédérales de janvier dernier, l'ancien premier ministre avait qualifié d'«extraordinaire» la plate-forme conservatrice en ce qui concernait le Québec. Il se consolait simplement à l'idée que M. Harper ne réussirait pas à livrer la marchandise, notamment la correction du déséquilibre fiscal.

L'édition canadienne du magazine Time a décerné à M. Harper le titre de «newsmaker of the year». Celui qui était «décrié comme une éminence grise doctrinaire sans expérience du gouvernement s'est avéré un véritable guerrier» qui a bousculé toutes les idées reçues sur la façon de gouverner en situation minoritaire.

Et le meilleur reste peut-être à venir. Si le PC réussit à obtenir une majorité aux prochaines élections, M. Harper pourrait transformer le pays autant que l'a fait Pierre Elliott Trudeau, avançait le Time.

Si le magazine américain avait aussi une édition québécoise, il aurait été tout aussi justifié de décerner au premier ministre canadien le titre d'homme de l'année. En 2006, son «fédéralisme d'ouverture» a modifié du tout au tout la dynamique politique au Québec. Il reste à voir si cet effet sera durable, mais il est incontestable. M. Harper détient probablement la clé des prochaines élections au Québec.

L'épisode de la reconnaissance de la nation québécoise par la Chambre des communes a très bien illustré le désarroi que l'attitude de M. Harper à l'endroit du Québec a semé dans le camp souverainiste. Aussi bien au Bloc québécois qu'au PQ, on ne savait plus sur quel pied danser.

Le règlement du déséquilibre fiscal pose un dilemme similaire. Gilles Duceppe s'est engagé à voter contre le prochain budget Flaherty si le Québec ne reçoit pas les 3,9 milliards qu'il estime lui être dus. On ne sait pas encore combien, mais il y aura certainement une somme substantielle pour le Québec. Serait-il responsable de pratiquer la politique du pire et de prendre le risque qu'un retour au pouvoir des libéraux reporte la correction au moins partielle du déséquilibre aux calendes grecques?

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Le camp souverainiste avait eu la partie belle depuis 15 ans. Après l'échec de l'accord du Lac-Meech, puis l'arrivée au pouvoir des libéraux, il pouvait carburer à l'indignation. Le résultat a été le suivant: une bonne partie de la population en est venue à confondre le fédéralisme pratiqué par le gouvernement de Jean Chrétien, de la Loi sur la clarté au scandale des commandites, avec le fédéralisme tout court.

Tant que les mécréants étaient au pouvoir à Ottawa, il n'y avait aucun problème. Les choses se sont gâtées quand est arrivé un homme qui ne donnait plus l'impression de se lever chaque matin en se demandant quel nouveaux sévices il pourrait infliger au Québec.

Sa réaction au brûlot que la journaliste Jan Wong avait publié dans le Globe and Mail après la fusillade au Collège Dawson tranchait par rapport à ce qu'on avait l'habitude d'entendre à propos du Québec dans la capitale fédérale. Quand avait-on vu pour la dernière fois un premier ministre du Canada écrire à un journal de Toronto pour dénoncer un «préjugé inacceptable» contre la société québécoise?

Cela n'empêche évidemment pas qu'on puisse tenir grief au gouvernement conservateur de ses positions sur le protocole de Kyoto, de l'intervention de l'armée canadienne en Afghanistan ou encore des mesures répressives contre les jeunes contrevenants, mais c'est une autre affaire.

Pendant trop longtemps, l'argumentaire souverainiste a reposé presque exclusivement sur les tares du fédéralisme: la négation d'une identité québécoise distincte, le déséquilibre fiscal, les empiétements répétés sur les champs de compétence des provinces, l'incapacité pour le Québec de s'exprimer dans les forums internationaux. Même un fédéraliste aussi convaincu que l'ex-ministre Thomas Mulcair disait mieux comprendre les souverainistes après avoir lui-même ressenti le mépris d'Ottawa à l'endroit du Québec.

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Même si M. Harper réussit à éliminer ces irritants, les souverainistes convaincus ne changeront pas d'idée, mais M. Harper ne cherche nullement à les convaincre. Ceux qu'il vise sont les nationalistes «mous», qui décident de l'issue des élections et des référendums.

Qui va aujourd'hui leur expliquer qu'au-delà du déséquilibre fiscal ou du pouvoir fédéral, la souveraineté est avant tout une question d'épanouissement, de fierté et de responsabilité? Il faut bien reconnaître que les leaders souverainistes n'ont pas l'envergure qu'ils ont déjà eue. Jacques Parizeau et Lucien Bouchard avaient leurs défauts, mais ils formaient un formidable tandem.

Il y a quelques mois, Bernard Landry avait déclaré qu'il réservait son jugement sur André Boisclair. À le voir adresser lettre sur lettre à M. Harper par les bons soins de La Presse et The Gazette, il donne de plus en plus l'impression de vouloir suppléer son successeur comme interlocuteur du premier ministre canadien.

On peut ne pas aimer Stéphane Dion, mais personne ne peut nier qu'il est un polémiste redoutable. Les ministres du gouvernement Bouchard avec lesquels il a croisé le fer, dont M. Landry, peuvent en témoigner. Déjà, M. Harper a révélé une stature impressionnante. L'élection de M. Dion à la direction du Parti libéral du Canada va encore rehausser le niveau intellectuel du leadership fédéraliste.

Bien sûr, les deux hommes vont s'escrimer furieusement au cours des prochains mois, mais ils feraient front commun devant un éventuel gouvernement péquiste. Ils ont peut-être une vision différente du fédéralisme, mais ils ont toujours été sur la même longueur d'onde en ce qui a trait à la façon de réagir à un référendum sur la souveraineté. Malgré son ouverture, il ne faut jamais oublier que M. Harper est le père spirituel de la Loi sur la clarté.

mdavid@ledevoir.com