Perspectives - Revirements 2006

L'année 2006 a permis à Goliath de prendre sa revanche sur David dans un combat qui était tout sauf singulier. Reste à espérer que ce n'est qu'une illusion. Que David pourra renouer avec la victoire.

On dit que 2006 a été une année de revirements et de contrastes sur la scène économique mondiale. Et ce n'est pas en raison du brusque changement de vitesse de l'activité économique aux États-Unis. Ou de ces grandes manoeuvres de fusion-acquisition survenues dans le secteur des matières premières alors que les prix des ressources naturelles atteignaient des sommets. Ou encore de cette correction du marché immobilier en Amérique du Nord venue plus rapidement que prévu. Non. Le principal événement ayant donné ces qualificatifs à l'année 2006 est cette entente imposée qui visait à mettre un terme à ce long et pénible conflit sur le bois d'oeuvre.

L'effet contrastant de cette entente entre Washington et Ottawa ne découle pas de son acceptation par des forestières canadiennes résignées. Il réside plutôt dans cette façon de faire de Washington empruntant à la loi du plus fort et bafouant les principes des grands accords internationaux renforcés par tous ces jugements de l'ALENA et de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) pourtant favorables à la position canadienne.

L'événement marquant de 2006 a donc été cette façon de faire du gouvernement américain qui, d'une autre voix, exhorte la Chine à abolir son interventionnisme économique et à laisser flotter librement sa monnaie. Il s'agit du même gouvernement qui se définit comme un ardent défenseur de la libéralisation du commerce et de ces grandes instances, telle l'OMC, tout en rejetant le blâme sur l'Union européenne pour l'échec de ces autres interminables négociations, celles du cycle dit de Doha.

Surtout, en recourant à la loi du plus fort pour régler ses conflits bilatéraux, les États-Unis sont venus ébranler les fondements d'une OMC vacillante essayant déjà, tant bien que mal, de démontrer sa pertinence et sa légitimité. Car la pertinence et la raison d'être de ces instances reposent sur l'efficacité de leurs mécanismes de règlement des différends. Cela est d'autant plus vrai que le litige ou le contentieux sépare deux économies ne pouvant opposer une taille ou un rapport de force similaire.

L'année 2006 a donc fait ressortir une OMC plus que jamais fragilisée. Une OMC qui s'enlise dans l'impasse des négociations du cycle de Doha, qui persiste depuis près de cinq ans maintenant. Une OMC paralysée par sa règle du consensus, quasi impossible à obtenir auprès de membres représentant 149 pays.

Rappelons que, dans ces négociations lancées au Quatar en 2001, on se déchire encore au sujet des subventions américaines accordées à son secteur agricole. Dans une moindre mesure, on qualifie également de trop faibles ou d'insuffisantes les concessions faites par l'Union européenne pour l'accès à son marché aux produits agricoles des pays émergents.

Il faut retenir que, sans un changement de la position des États-Unis, les pays émergents comme le Brésil et l'Inde ne voudront pas élargir l'accès de leur marché aux produits industriels et aux services. Mais même si un tel assouplissement du soutien américain à ses producteurs locaux survenait et permettait de dénouer l'impasse, que vaudrait cette signature? Qu'en penseraient les plus petits pays agricoles membres de l'OMC, qui se rappelleront que le libre-échange canado-américain n'aura servi à rien dans le conflit sur le bois d'oeuvre?

Voilà, sur le plan diplomatique, toute la portée de ce que l'on peut retenir comme ayant été l'un des grands événements économiques de 2006.

La côte est donc difficile à remonter pour l'OMC. Le travail s'annonce ardu et se complique par les conclusions d'un rapport faisant l'éloge de l'interventionnisme économique à la chinoise. Le rapport est venu de la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED). Il est signé par le directeur général de l'organisme de l'ONU, Supachai Panitchpakdi, qui était à la tête de l'OMC pas plus tard qu'il y a un an.

Dans son rapport annuel, la CNUCED invite les pays émergents à s'inspirer du modèle chinois et à faire fi du libéralisme défendu par les grandes institutions internationales, telles que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Ce libéralisme n'a pas permis de stimuler suffisamment la croissance et de réduire la pauvreté dans les pays du Sud, retient-on. En revanche, en adoptant une politique de subventions ciblées à l'industrie nationale, de protection aux frontières et de sous-évaluation du taux de change, la Chine a inscrit une croissance économique moyenne de près de 10 % en 15 ans.

En résumé, les gouvernements des pays pauvres devraient protéger les entreprises naissantes par l'intermédiaire, notamment, de subventions et de droits de douane jusqu'à ce que les producteurs locaux puissent affronter la concurrence internationale en vendant des produits de plus en plus élaborés, a précisé l'organisme de l'ONU, qui parle toutefois d'un protectionnisme limité aux secteurs stratégiques et confiné dans le temps.

Il s'agit donc d'une autre petite gifle pour l'OMC. En clair, la CNUCED a reconnu que les réformes libérales suivies dans la majorité des pays en développement depuis le début des années 1980 n'ont pas tenu les promesses de leurs partisans.

Il reste désormais à convaincre que le modèle interventionniste à la chinoise n'a pas engendré un problème criant de répartition de la richesse qui a produit son lot d'exclus de la croissance. Mais cela, c'est un autre débat.

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Ce texte s'inspire d'une chronique publiée dans le CAMagazine.