Quand la rondelle roule

Les joueurs de hockey qui ont bénéficié de rebonds chanceux au cours d'une partie qu'ils auraient très bien pu perdre ont l'habitude de dire ceci: «La puck roulait pour nous autres.»

Depuis quelque temps, la rondelle semble aussi rouler pour les libéraux de Jean Charest. Le débat sur la reconnaissance de la nation québécoise semblait bien mal parti pour le camp fédéraliste jusqu'à ce que Gilles Duceppe ait la très mauvaise idée d'abuser de la situation.

Le mois dernier, au moment où le vérificateur général critiquait sérieusement ses pratiques comptables, les agences de crédit sont venues à la rescousse du gouvernement Charest en haussant subitement la cote du Québec par des ajustements de nature strictement technique apportés à leurs méthodes d'évaluation.

Voilà maintenant qu'un mécanisme mis en place depuis plusieurs années se traduira à point nommé par la plus forte hausse du salaire minimum en dix ans. Encore une fois, le gouvernement n'y est pour rien. Sans une évolution favorable du salaire hebdomadaire moyen et la décision de l'Ontario de hausser son salaire horaire minimum à 8 $ en février prochain, M. Charest aurait encore passé pour un sans-coeur, comme la fois où il avait trouvé excessive la hausse de 10 ¢ l'heure décrétée par le gouvernement de Lucien Bouchard.

De façon assez ironique, c'est parce qu'elle avait trouvé M. Bouchard affreusement pingre que Françoise David avait commencé à réfléchir sérieusement à la création d'un nouveau parti politique de gauche, qui pourrait maintenant contribuer à la réélection du gouvernement Charest.

Bien entendu, un salaire minimum à 8 $ l'heure est encore bien insuffisant pour Mme David et les membres de Québec solidaire, qui tiennent M. Charest pour un suppôt du capitalisme néolibéral. Le mois dernier, les délégués au congrès de QS ont résolu qu'un gouvernement solidaire augmenterait progressivement le salaire minimum à 10 $ et l'indexerait au coût de la vie.

Peu importe, au cours de la prochaine campagne électorale, le premier ministre pourra prendre l'Institut économique de Montréal à témoin de ses dangereuses tendances social-démocrates. Là où l'IDM voit dans la hausse du salaire libérale un facteur de «rigidité» nuisible à l'économie, M. Charest rappellera que la justice sociale est une valeur libérale.

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S'il est vrai que le «dumontisme» a été expurgé de ses éléments les plus choquants, qui donnaient à l'ADQ l'image d'un clone du Parti républicain, le nouveau programme que Mario Dumont a dévoilé en début de semaine est suffisamment à droite, selon les critères québécois, pour renforcer davantage l'impression selon laquelle le PLQ campe au centre.

La semaine dernière, la porte-parole péquiste en matière de santé, Louise Harel, a accusé le gouvernement Charest d'avoir profité du jugement de la Cour suprême dans la cause Chaoulli pour «démanteler par bâillon l'assurance maladie mis en place en 1970 par Robert Bourassa».

Le jugement de Mme Harel manquait pour le moins de nuances. L'ouverture faite au secteur privé demeure très limitée par rapport à ce que prévoit le programme de l'ADQ, qui entend «favoriser le développement d'un véritable système de santé mixte», notamment en autorisant les médecins à pratiquer à la fois dans le secteur public et dans le secteur privé.

Au chapitre de l'aide sociale, le programme adéquiste demeure muet sur les moyens de forcer concrètement le «nécessaire retour en emploi des bénéficiaires aptes au travail», mais ce principe a des relents albertains qui, par effet de contraste, permettront au PLQ de faire ressortir sa «compassion» pour les plus démunis.

L'an dernier, un politologue de l'Université Laval, François Petry, s'était livré à un intéressant exercice de comparaison des plates-formes électorales de l'ADQ, du PLQ et du PQ aux élections de 1994, 1998 et 2003. L'étude détaillée de l'ensemble des engagements du PLQ l'avait mené à la conclusion qu'en 2003, la plate-forme libérale s'était déplacée vers le pôle «gauche» de la dimension «État providence v. néolibéralisme» par une accentuation des thèmes de la justice sociale et des services sociaux. On peut trouver que les réalisations n'ont pas été à la hauteur des engagements, mais la recette l'ayant bien servi, M. Charest sera certainement tenté de la réutiliser.

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Il y a cependant un dossier sur lequel libéraux et péquistes s'entendront pour défendre une position plus «lucide» au cours de la prochaine campagne: les droits de scolarité.

Depuis que le gouvernement Parizeau a décrété un gel, en 1994, les gouvernements qui se sont succédé à Québec ont toujours cédé au chantage des associations étudiantes, qui montent aux barricades à la moindre velléité de remise en question de ce «droit acquis». En 2002, François Legault avait été accusé de chercher à «assujettir l'éducation aux lois du marché» simplement pour avoir déclaré qu'il faudrait penser à refaire le débat.

En 1998, Jean Charest avait envisagé un dégel, mais il s'était vite ravisé. Durant la campagne de 2003, le PLQ et le PQ s'étaient tous les deux engagés à maintenir le gel durant toute la durée du mandat. Dans ce cas, le gouvernement Charest a tenu parole. Seule l'ADQ a eu le courage de proposer, scrutin après scrutin, une indexation au coût de la vie.

C'est encore ce que propose l'ADQ, tandis qu'André Boisclair non seulement s'est engagé à maintenir le gel mais envisage même de diminuer les frais de scolarité. Au conseil national de juin dernier, il a rabroué publiquement un de ses lieutenants, Sylvain Simard, qui avait osé déclarer qu'il devenait de plus en plus inacceptable de priver les universités d'une source de financement indispensable. Québec solidaire propose également l'élimination progressive des droits de scolarité.

Le PLQ n'a pas encore pris officiellement position, mais il semble qu'il ne s'engagera pas à maintenir le gel durant un autre mandat. Il resterait toutefois à décider des modalités du dégel. Bien sûr, les associations étudiantes vont remonter aux barricades, mais la situation actuelle n'a plus de sens. De toute façon, même si la rondelle roule dans le bon sens, on ne gagne pas une partie sans jouer un peu des coudes dans les coins de patinoire.

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mdavid@ledevoir.com

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3 commentaires
  • Élodie Gagné - Inscrite 21 décembre 2006 09 h 57

    Quand la rondelle roule

    Je suis de l'avis de M. Simard. Les étudiants doivent savoir que rien ne leur est dû. Il faut qu'ils contribuent aux frais généraux des universités : professeurs, entretien des immeubles, du matériel d'enseignement, etc. Nous nous habituons à vivre au dessus de nos moyens! Naturellement nous préférerions qu'il en soit autrement....

  • Joane Hurens - Abonné 21 décembre 2006 10 h 05

    Charest et le congrès du parti libéral du Canada: une absence non remarquée

    Bonjour monsieur,
    Ce qui m'a surprise lors du congrès du PLC, c'est l'absence de monsieur Charest. Même pas une visite de courtoisie comme ses homologues libéraux de l'Ontario et du Nouveau-Brunswick l'ont fait au début du congrès. Bien sûr,les raisons stratégiques sont si évidentes pour les médias francophones que cela ne valait pas la peine de souligner cette absence. Tout de même, certains médias anglophones auraient pu souligner cette anomalie ou poser la question à notre premier ministre libéral provincial. Eh non! Motus et bouche cousue. Je me demande ce qu'il aurait répondu pour justifier son absence. Bon, on ne sans doute voulait pas commencer de chamaille embarrassante dans le camp fédéraliste.

    Il n'y a pas à dire, ça roule pour Jean Charest.

    Grand Merci pour vos chroniques rigoureuses et «lucides» (dans le vrai sens du terme).
    Joyeuses Fêtes!
    Joane Hurens
    Saint-Lambert

  • Philippe Leclerc - Inscrit 22 décembre 2006 05 h 14

    Franchement monsieur David! Pour 60 millions annuels vous sacrifiez l'accessibilité?

    Monsieur David,

    J'adore vos billets d'analyse politique, savoureux et ne manquant certes pas de sources pour alimenter avec brillot l'actualité et le quotidien de la vie politique québécoise.

    Permettez-moi d'être aujourd'hui, pour la première fois, déçu de votre analyse qui, bizarrement (et sûrement pour ne pas nuancer vos propos), ne fait pas état qu'une contribution estudiantine majorée à un prix ne remettant pas en cause l'accessibilité garnierait les coffres universitaires d'à peine 60 millions!!!

    Qu'est-ce que 60 millions dans un sous-financement chronique d'un système qui demanderait, pour assurer l'embauche de nouveaux professeurs notamment (et que dire des services à la communauté estudiantine).

    Monsieur David, même des classiques dont les chantres du néolibéralisme se sont drapés; notamment Adam Smith, insistent pour que l'éducation soit parmi les services publics, étant à la base d'une économie compétitive...

    Monsieur David; de grâce, un peu de vision critique!