Poker électoral

Le temps des Fêtes ne sera pas néces-sairement reposant pour les chefs politiques fédéraux. Ce ne sont pas tant les gigues et les rigodons qui risquent de les épuiser que les longues séances de réflexion sur l'avenir de leur parti respectif. La menace, bien sérieuse, d'élections hâtives au début de 2007 impose à chacun d'examiner attentivement ses atouts. Or, aucun ne part avec une main définitivement gagnante, y compris dans la province-clé qu'est le Québec.

Le chef conservateur Stephen Harper est déjà à pied d'oeuvre pour tenter de séduire à nouveau les Québécois. Il a même commencé à utiliser la motion sur la nation lors de son passage à Saguenay lundi. Mais s'il est au diapason des Québécois avec sa vision du fédéralisme, il souffre d'un décalage important sur presque tous les autres fronts. Ce constat n'est plus le fruit de l'imagination des libéraux et des bloquistes. C'est le résultat de l'extension prématurée de la mission en Afghanistan, de ses prises de position sur le conflit au Liban, de ses politiques plus répressives en matière de justice, de ses compressions budgétaires à saveur idéologique et de son programme environnemental bancal.

Les libéraux font preuve de plus d'entrain, ragaillardis qu'ils sont par l'élection d'un nouveau chef, un parti en meilleure santé financière, des troupes plus unies et des sondages plus encourageants. Mais pour gagner, eux aussi ont besoin du Québec. Le défi de Stéphane Dion sera de convaincre les Québécois qu'il vaut mieux avoir un gouvernement qui partage leurs valeurs économiques, sociales et environnementales, ce qu'il estime représenter, plutôt qu'un gouvernement avec lequel ils n'ont d'atomes crochus que sur des questions comme le déséquilibre fiscal, le pouvoir de dépenser et la Loi sur la clarté. M. Dion peut compter, pour un coup de pouce, sur l'inquiétude provoquée par le gouvernement Harper et le retour au bercail de bien des libéraux qui ont préféré ne pas voter en 2006, mais bien malin qui peut dire maintenant si cela suffira.

Stéphane Dion a besoin de temps pour se préparer et être bien en selle, ce qui signifie se rendre au moins jusqu'au budget. Il n'est donc pas question pour lui de s'associer à des motions de défiance contre le gouvernement, comme celle qu'a menacé de proposer le chef bloquiste Gilles Duceppe au sujet de la mission en Afghanistan.

***

Le Bloc s'est d'ailleurs calmé. Le député Pierre Paquette a, après son patron, atténué les ardeurs des troupes en affirmant qu'il y avait peu de chances qu'une telle motion soit présentée dès février. Quant à l'idée de défaire le gouvernement sur la question de l'environnement, elle serait mal venue tant qu'on ne connaît pas les conclusions du comité législatif qui doit revoir le projet de loi sur la qualité de l'air.

Mais le Bloc est pressé, et s'il l'est, c'est qu'il veut profiter de la faiblesse de ses adversaires, des conservateurs vacillants dans les sondages et des libéraux encore mal organisés. Fort d'un vote souverainiste qu'aucun autre parti ne peut lui ravir, le Bloc doit toutefois s'assurer de ne pas perdre de terrain à la veille d'une élection provinciale. Pour ce faire, il a intérêt à voir le vote fédéraliste se diviser. Cela l'a bien servi l'an dernier dans des comtés qu'il n'avait jamais détenus, comme Gatineau, alors que l'effondrement du vote libéral dans la région de Québec et la concentration des soutiens derrière les conservateurs lui ont coûté des comtés.

Le scandale des commandites n'étant plus l'enjeu du jour, le débat portera sur la vision du fédéralisme de chaque parti et plus encore sur le projet de société qu'entend défendre le futur gouvernement. À la fin de la dernière campagne, le Bloc avait commencé à soulever les craintes que faisait naître à ses yeux le programme conservateur. L'argument n'avait pas eu grand effet, mais on peut s'attendre à ce qu'il en soit autrement en 2007. Toutefois, le Bloc ne sera pas seul sur ce terrain. Stéphane Dion fait tout pour bien se distinguer de Stephen Harper sur le plan idéologique et pour souligner que, contrairement au Bloc, un gouvernement libéral pourra mettre en oeuvre son programme. Pour Gilles Duceppe, cela signifie recommencer à expliquer en quoi un vote pour son parti sert mieux les intérêts du Québec qu'un vote pour une formation susceptible de gouverner et d'évincer les conservateurs du pouvoir.

***

À l'extérieur du Québec, le casse-tête est particulièrement ardu pour le NPD. Son électorat traditionnel est déterminé à déloger les conservateurs et, quand un tel cas de figure survient, cela se traduit souvent par une hémorragie de voix dont profite le PLC. Le danger est d'autant plus grand quand il est difficile d'assimiler les libéraux aux conservateurs. Or, avec un nouveau chef qui se présente comme un champion de l'environnement, les libéraux sont en meilleure posture qu'avec Paul Martin. Mais il n'y a pas que les libéraux qui embêtent le NPD. Il y a aussi le Parti vert et son nouveau chef Elizabeth May. Lors des élections partielles dans London-Centre-Nord, Mme May est arrivée deuxième en grignotant les soutiens des libéraux et des conservateurs, mais surtout ceux du NPD qui a localement chuté de 10 % depuis les dernières élections.

Pris en étau, le chef néo-démocrate Jack Layton cherche désespérément des munitions pour la prochaine campagne. Pour prouver son utilité, il a fait la dernière en brandissant les concessions budgétaires obtenues des libéraux. Il aimerait bien que le comité législatif sur le projet de loi sur la qualité de l'air, qu'il a forcé les conservateurs à former, arrive à quelque chose avant la chute du gouvernement, mais c'est loin d'être acquis. M. Layton avait beau affirmé lundi que tout était possible, la réalité est que le budget pourrait arriver trop vite. Or, sans résultat, le NPD pourra seulement dire qu'il a sincèrement essayé, ce qui n'est pas très convaincant pour ceux qui veulent définitivement bloquer les conservateurs.

Selon le dernier sondage Ipsos-Reid, à l'échelle du pays l'effet du congrès libéral s'est dissipé. Libéraux et conservateurs seraient à nouveau au coude à coude. Pour le NPD, cependant, les nouvelles sont moins bonnes puisqu'il est le seul parti d'opposition à avoir perdu du terrain depuis le 23 janvier, et ce, malgré les déboires conservateurs. Ça explique qu'il soit aussi le parti le moins pressé de se précipiter en élections.

***

mcornellier@ledevoir.com