Et puis euh - Dans le tas

Soyons brefs et succincts, parlons peu parlons mieux, le temps c'est de l'argent, on n'a pas toute la journée, la vie est trop courte pour être longue et tout ça: il n'y a rien comme un bon sondage pour se remettre sur le piton après un dimanche passé à regarder des annonces. Non mais c'est vrai. Il y a quelques années, l'humoriste George Carlin avait dit que le football américain consiste, pour l'essentiel, en «de la violence ponctuée de réunions de comités». Il se trompait. Le football américain, ce sont en réalité des annonces ponctuées de violence ponctuée de réunions de comités. Et encore, avec des types comme Peyton Manning qui commande les jeux en hurlant comme un perdu à la ligne de mêlée, les réunions de comités tendent à disparaître.

Il reste bien un peu de violence, mais elle non plus n'en a plus pour longtemps avec tous ces règlements visant à éviter les blessures. (Dans le temps qu'ils jouaient avec pas de casque, messieurs dames, c'était une autre affaire. Et les gars jouaient des deux bords, en attaque et en défense, pas de pause pour aller siroter un Gatorade ou se faire ventiler l'épaulette. De toute manière, y en avait même pas, d'épaulette. Juste du muscle qui s'entrechoque et de la volonté de vaincre. Dans le temps, messieurs dames, ils payaient pour jouer, sinon c'était de retour à la mine de charbon.)

Comme la télé paie cher pour diffuser du football américain, elle veut cependant montrer de la bonne violence à la population. D'où les reprises en gros plan. Pour chaque jeu, douze reprises en gros plan, où l'on peut admirer douze fois au ralenti la courbure du casque quand le gars rentre tête première dans le tas. Voilà d'ailleurs un jeu dont la popularité ne se dément pas: rentrer tête première dans le tas. Je veux bien que les patrons de jeu postmodernes soient d'une complexité à défriser Troy Polamalu et qu'il soit censé y avoir une brèche lorsque le porteur de ballon arrive, mais il reste qu'on rentre très souvent en plein dans le tas. Si vous ne me croyez pas, voyez plutôt ce qu'a dit le site Rotoworld de la performance de Justin Fargas dimanche:

«Justin Fargas a porté le ballon 12 fois pour des gains de 43 verges lors de la quinzième semaine d'activités. Il a aussi capté une passe pour 10 verges alors que les Raiders d'Oakland ont chuté à 2-12 en saison 2006. Étonnamment, Oakland s'en est tenu à la course pendant la première demie et Fargas a réalisé quelques gains intéressants, mais la plupart du temps, il a simplement rentré dans le tas.»

Bon, certes, les Raiders ne sont pas un très bon exemple de football américain par les temps qui courent et rentrent dans le tas, mais vous voyez un peu de quoi il est question ici.

En plus, comme la télé paie cher, il faut qu'il y ait tout plein d'annonces. Une minute d'action, trois minutes d'annonces, deux minutes d'action, cinq minutes d'annonces (et encore, dans le vocable générique «action», il faut inclure les moments où il n'y a pas d'action, soit les réunions de comités, la préparation des réunions de comités, le fait de se relever après être rentré dans le tas pour aller se placer pour préparer une réunion de comité, et les reprises de tout ça).

Ce qui m'amène tout naturellement à proposer un théorème révolutionnaire concocté en visionnant dimanche soir le match San Diego-Kansas City — comme à l'autre poste il y avait la soirée des Masques, il s'agissait en quelque sorte de la soirée des Protecteurs faciaux —, qui se défile comme suit: «Le football américain télédiffusé consiste en des annonces ponctuées de reprises.» En somme, nous avons là l'exact inverse des trois quarts des chaînes faisant partie du service de base étendu Plus 2000-O-Ramaª du câble, qui proposent des reprises ponctuées d'annonces.

De fait, pour ne rien vous cacher, j'ai effectué quelques menus calculs à la fine pointe du progrès chiffré alors que trois matchs roulaient en même temps à compter de 13h sur CBS, Fox et RDS. Et il est possible, en pitonnant avec dextérité au fil d'une plage horaire d'environ trois heures, de consacrer 92 % de son temps à regarder du non-football, soit des annonces, des mi-temps ou des commentateurs qui commentent sur la passerelle. Si on ajoute les reprises, on constate qu'on peut arriver à 103 %.

De même, en projetant les résultats dans la direction que vous voulez, on en arrive à la conclusion qu'il est tout à fait possible de faire une chronique sans jamais entrer dans le vif du sujet, mais que les revenus en sont moins élevés que ceux de la télévision parce qu'il n'y a pas d'annonces et que s'il y a trop de reprises — comme par exemple, «Étonnamment, Oakland s'en est tenu à la course pendant la première demie et Fargas a réalisé quelques gains intéressants, mais la plupart du temps, il a simplement rentré dans le tas» écrit et lu au ralenti —, les gens se lassent et passent à autre chose.

Donc, après tout ça, il n'y a rien comme un bon sondage. Pour se sentir en prise avec l'humanité et les choix qu'elle fait. Voilà d'ailleurs l'un des traits prépondérants du sondage: les gens sont, à son égard, franchement dociles. Ils répondent toujours ce qu'ils pensent. Alors qu'il serait beaucoup plus marrant de miner le système de l'intérieur en répandant des faussetés, ne serait-ce que pour voir les analystes experts patentés se planter le soir des élections. Mais bon, vous êtes toujours trop sérieux. À preuve, vous n'arrêtez pas de m'écrire pour me demander si ce que je raconte est vrai, alors que cela n'a aucune importance. Rien n'a d'importance, sauf bien sûr le rendement de votre Canadien qui occupe le cinquième rang de toute la LNH et que vous voulez quand même voir tout chambarder.

Le sondage en question, sur lequel nous nous pencherons tellement jeudi que le dos pourrait nous barrer, est celui qu'effectue chaque année le magazine ESPN, auquel je suis abonné jusqu'en 2106, auprès de la nation sportive américaine. Ses résultats? Fascinants. Tenez, saviez-vous par exemple que 13 % des amateurs aux États-Unis croient que Dieu intervient directement dans les événements sportifs? Exact: plus de un sur huit.

Mais selon des sources, Dieu était davantage, en matière de brèche, du côté de Moïse que de Justin Fargas.

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jdion@ledevoir.com

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