La mauvaise conscience des libéraux

En lisant aujourd'hui Les Mandarins, ce roman à clés presque journalistique de Simone de Beauvoir, un jeune lecteur serait sans doute déçu, à moins de connaître l'attraction et la rivalité qui existaient entre Sartre et Camus aussi bien qu'entre Beauvoir et son amant américain, l'écrivain Nelson Algren. Ces deux couples historiques, présentés comme des personnages de fiction à peine déguisés, parlent sans arrêt de grandes idées. Ils paraîtraient peut-être ennuyeux à notre époque archi-consommatrice et anti-intellectuelle.

Cependant, cet ouvrage publié dans les années cinquante au faîte de la guerre froide, me fait réaliser la pauvreté contemporaine du journalisme et de la politique en Amérique, une pauvreté qui tient en partie à l'absence d'un mouvement de gauche sérieux. Dites ce que vous voulez des rêves socialistes — parfois irréalistes — des écrivains français d'après-guerre, mais ils ont au moins affronté les grandes questions de leur époque avec un certain élan. Plus important, la gauche intellectuelle en France a forcé la droite à s'expliquer et à se justifier — tension essentielle pour qu'une démocratie reste en bonne santé. Au lecteur de décider si Sartre a tenu trop longtemps à ses espoirs communistes ou si Camus s'est laisser exploiter par le camp pro-américain.

Chez nous, la gauche a quasiment disparu après la faillite de la candidature présidentielle progressiste de Henry Wallace, en 1948, et après l'explosion d'une bombe nucléaire en Russie l'année suivante. Le débat national allait être dominé après cela par les faucons anticommunistes, de Dean Acheson à Robert McNamara, du président Truman au président Kennedy. Dans les années soixante, l'horreur du Viêt-nam a fait renaître ce que l'on a appelé «la nouvelle gauche» — pour la distinguer de l'ancienne gauche sclérosée et prosoviétique, mais ce soulèvement parfois radical n'a pas survécu à l'arrivée de Ronald Reagan et de ses conseillers encore plus farouches à l'égard de Moscou, dont Jeanne Kirkpatrick et Caspar Weinberger.

Tout à fait paniqué par la chasse aux sorcières du maccarthysme, le journalisme a imité la politique; pour être un «libéral», il fallait avant tout afficher son anticommunisme et prêter serment aux «idéaux» des États-Unis. Ce suivisme a engendré beaucoup de médiocrité au nom de la liberté, mais il y a eu quelques grandes exceptions, comme I. F. Stone, journaliste de gauche, mais avant tout journaliste indépendant attaché à la vérité.

Aujourd'hui, 17 ans après sa mort (et quinze ans après l'enterrement de l'Union soviétique), Stone est de nouveau attaqué par la droite et les libéraux anticommunistes qui réagissent à de nouvelles biographies de cette icône du journalisme engagé. Le mois dernier, le libéral Nicholas Lemann, doyen de la prestigieuse école de journalisme de la Columbia University, y est allé dans The New Yorker d'un article, au fond, anti-Stone et emblématique de l'attitude ultraprudente et anti-dissidences de la grande presse.

Reconnaissant l'intelligence et l'érudition de Stone, Lemann ranime l'accusation poussiéreuse que ce journaliste, qui n'a jamais été membre du Parti communiste, n'était pas suffisamment anti-Staline. Il ne va pas aussi loin que d'autres qui ont accusé «Izzy» d'avoir été un agent secret soviétique, mais il le juge quand même coupable: «Qu'il n'ait pas fait le récit des gestes du plus grand meurtrier de masse de l'histoire ne peut être une simple omission.» Voilà toute une carrière mise en doute avec une seule phrase pas très bien appuyée par une grande figure des médias.

Je risque d'être accusé à mon tour d'être le dupe de Staline, mais quand même! Est-il besoin de noter de nouveau la préoccupation tout à fait logique de la gauche dans les années trente devant la menace qui s'appelait Hitler? Est-il besoin de rappeler la campagne d'apaisement envers le chancelier allemand menée par un gouvernement conservateur à Londres, appuyée par l'ambassadeur américain Joseph Kennedy, bien avant l'accord de non-agression entre Berlin et Moscou? Faut-il aussi faire remarquer que Staline était l'allié indispensable des États-Unis pendant la guerre contre les nazis, présenté comme telle par toute la machine de propagande occidentale pendant quatre ans, et que 85 % des soldats morts du côté antifasciste était soviétiques et non pas britanniques ou américains? Faut-il vraiment constater que, entre Staline et Hitler, la question du statut de numéro un en matière de massacres reste décidément ouverte (je penche dans la direction d'Hitler)? Faut-il citer le grand reportage de Stone sur le parcours des survivants juifs vers la Palestine on 1946? «C'est seulement parmi les réfugiés venant de l'Union soviétique qu'on voyait arriver miraculeusement des familles juives entières, des pères, des mères avec leurs enfants.»

Lemann ne parle pas des paradoxes staliniens. Il traite de l'ouvrage de Stone en le mettant hors contexte. Quant à moi, je reste convaincu comme Stone que le nazisme posait à l'époque une menace plus grave que le communisme.

Évidemment, rien n'excuse les crimes de Staline contre son peuple — crimes que Stone a en fait reconnus, mais sans insister. Simplement, il préférait critiquer l'hystérie anticommuniste majoritaire qui menaçait la démocratie américaine que de discourir sur les camps de travail staliniens déjà bien connus de la majorité des Américains.

Au fond, je crois que cette obsession contemporaine au sujet de la prétendue indifférence de l'ancienne gauche à l'égard de Staline vient de la mauvaise conscience des libéraux concernant la situation politique récente et actuelle. Beaucoup d'écrivains humanistes ont soutenu la tuerie américaine au Viêt-nam au nom de l'anticommunisme. I. F. Stone s'y est opposé très tôt. Il y quatre ans, beaucoup de libéraux bien-pensants appuyaient l'invasion de l'Irak au nom de la liberté et beaucoup se disaient dégoûtés de l'indifférence du camp antiguerre devant les crimes de Saddam Hussein. S'il était en vie, Stone se serait opposé à l'invasion de l'Irak.

À qui donner raison?

John R. MacArthur est éditeur du magazine américain Harper's.
1 commentaire
  • Claude L'Heureux - Abonné 18 décembre 2006 16 h 30

    Ouf!

    Quel leçon d'histoire qui nous vient des États-Unis! Que ça continusse, comme dirait l'autre!