Sortir d'Irak

Déposé il y a deux semaines, dans la foulée de la défaite républicaine aux élections parlementaires du début novembre, le rapport Baker-Hamilton sur la situation en Irak ne proposait aucun plan réalisable de victoire militaire des troupes américaines dans ce pays... Pour la simple et bonne raison qu'une «victoire» des États-Unis en Irak n'est tout simplement plus dans le domaine du possible, si elle l'a jamais été.

Mais au moins, dans cette soixantaine de pages écrites par dix personnalités républicaines et démocrates, et au-delà des énièmes exhortations sur «une meilleure formation des troupes irakiennes pour qu'elles puissent prendre la relève», ou sur «la nécessité pour l'Iran ce cesser son aide aux groupes violents en Irak» (admirables voeux pieux), il y avait un regard froid et réaliste sur la situation telle qu'elle est («elle est grave et elle se détériore»), et sur l'échec monumental de la politique de la Maison-Blanche et du Pentagone suivie depuis 2002.

Sans fournir de recette magique, un tel réalisme aurait pu au moins permettre l'ouverture d'une vraie discussion sur les moyens concrets de réduire la souffrance quotidienne des Irakiens, de limiter les effets délétères de cette catastrophe au Moyen-Orient, de stopper la perte de prestige des États-Unis dans le monde.

Deux semaines plus tard, rien de tel n'est arrivé. Même avec le départ de Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense honni dans le monde entier, l'enfermement de la Maison-Blanche dans sa bulle imaginaire reste quasiment total. À Washington, on parle toujours sérieusement d'une «victoire» à venir, dont la clé resterait la «détermination» devant l'adversité. Toujours avec cette idée naïve, chère à George Bush, qui postule que «quand on veut, on peut».

L'idée d'une impuissance croissante des États-Unis sur la scène internationale reste totalement inconcevable dans les cercles proches du président. À la Maison-Blanche, on n'a même pas encore commencé à envisager cette possibilité. Tel est pourtant l'effet stratégique premier de cette tragique équipée: la spectaculaire accélération d'un déclin états-unien qui devait sans doute arriver tôt ou tard au XXIe siècle... mais jamais aussi vite que ça, dès la première décennie de ce siècle!

***

Au contraire du repli stratégique et sans illusions esquissé maladroitement par le rapport Baker-Hamilton — repli qui se serait doublé d'une vaste offensive diplomatique — il semble aujourd'hui que Washington: (1) continuera de refuser le dialogue avec les «affreux» que sont Syrie et l'Iran, deux pays voisins qui tirent beaucoup de ficelles en Irak; et (2) augmentera au moins provisoirement ses effectifs sur le terrain, alors que le texte parle d'un rappel partiel de soldats et d'un redéploiement des troupes restantes dans des fonctions de soutien arrière.

Mais si au moins cette augmentation d'effectifs était conséquente, et basée sur une doctrine militaire crédible! Il existe en effet une théorie — contestable mais très répandue — selon laquelle des effectifs de 300 000 ou 400 000 soldats en Irak auraient peut-être réussi là où 150 000 ont échoué. Certains, comme le commentateur Thomas Friedman du New York Times, l'ont même remise à jour en parlant d'une «ré-invasion», en 2007, de l'Irak avec un très grand nombre de soldats (au moins deux fois plus qu'actuellement)... et avec un mandat minimum de dix ans!

Le problème, c'est qu'un tel scénario est totalement irréaliste pour diverses raisons (appuis inexistants dans l'opinion publique américaine et parmi les alliés des États-Unis), et tout d'abord parce que ces beaux soldats n'existent tout simplement pas! Malgré tous ses avions, tous ses bateaux, l'armée américaine est actuellement au bout du rouleau, pour sa capacité de déploiement. Elle ne pourrait pas, aujourd'hui, envahir Cuba ou l'Iran, et encore moins «ré-envahir» l'Irak de façon sérieuse.

Pour le dire crûment: en 2006, la malheureuse Amérique de George Bush n'a pas, n'a plus, les moyens militaires de ses ambitions.

Au lieu de quoi, il est question, pour quelques mois, et au prix d'un énorme effort, d'une hausse de dix ou quinze mille hommes en armes, pour tenter une énième «pacification» de Bagdad.

***

Pourtant, malgré ce baroud d'honneur que préparent les apprentis sorciers de Washington, un discours de «sortie d'Irak» se met peu à peu en place pour faire avaler au peuple américain l'humiliante déroute irakienne.

Ce discours, aussi simple que cynique, consistera à dire que ce qui a mal tourné en Irak... est entièrement de la faute des Irakiens! «Ah! Quelle ingratitude! Nous avons tout tenté pour eux, avec une abnégation, un doigté et une patience remarquables... mais ils ont tout gâché par leur violence congénitale et leur incapacité à la démocratie!»

Autrement dit: l'éléphant a tout cassé dans le magasin de porcelaine; il va maintenant se retirer en laissant le propriétaire du magasin se débrouiller, non seulement avec les frais, mais aussi avec le déshonneur moral.

François Brousseau est chroniqueur

et affectateur responsable de l'information internationale à la radio de Radio-Canada.

francobrousso@hotmail.com
 
3 commentaires
  • Guy Archambault - Inscrit 18 décembre 2006 05 h 01

    Nul ne peut prédire l'avenir.

    Quelle sera la perception que " le monde " aura des États-Unis après leur
    retrait de l'Irak s'ils ne réussissent pas à y installer leur protectorat ? Nul ne peut le dire. Quel sera le vainqueur politique sur le terrain après le départ des Américains et des Anglais ? Nul peut le prédire ?

    Pourtant, tout semble annoncer une " nulle " entre les forces politiques, ethniques, religieuses et militaires, locales et régionales en présence, ce qui pourrait conduire, au mieux, à une partition de l'Irak en trois pays distincts : un État kurde soutenu, pour des raisons différentes, par les États-Unis, la Turquie et l'Europe , un État sunnite soutenu, pour des raisons différentes, par la Syrie et les pays du golfe et un État chiite, soutenu, pour des raisons différentes, par l'Iran et la Chine. Le poids de la " géopolitique " sera difficile à contrer.

  • Marc Gendron - Inscrit 18 décembre 2006 08 h 01

    Buash et la fête du Têt

    Le discours des stratèges de la Maison blanche me sont de plus en plus penser aux communiqués militaires de l'inneffable général Westmorland, commendant des opérations au Vietnam qui, à la veille de l'offensive du Têt et même un bout après, proclamait la victoire prochaine et définiitiive de ses troupes dès que le Pentagone lui aura envoyé des renforts.

    On connaît la suite...

    Marc Gendron
    Québec

  • Roland Berger - Inscrit 18 décembre 2006 08 h 38

    Impérialisme intouché

    Même une défaite humiliante en Irak n'entamera pas l'impérialisme des Américains, qui, ils en sont fiers, constituent une nation profondément chrétienne. Et qui dit religion dit conquête !