Au revoir!

Cette chronique est la dernière d'une série de 200 qui a commencé dans cette page il y a un peu plus de quatre ans, le 4 septembre 2002. J'implorais alors le gouvernement du Québec de ne pas fermer Murdochville en dépit du souhait exprimé par les citoyens. «La résignation n'est pas une politique», disais-je déjà.

J'ai défendu ici une certaine idée du Québec. En particulier, j'ai suggéré que l'on refuse tout fatalisme, toute dictature, qu'elle soit idéologique, économique ou technologique. Bref, que l'on retrouve le goût de l'avenir, l'envie de modeler celui-ci selon nos aspirations.

Passant de la parole aux actes, j'ai participé à la fondation de l'Institut du Nouveau Monde, puis j'en ai pris la direction depuis 2003. Je consacrerai désormais tout mon temps à cette formidable entreprise.

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Le Québec est en marche. Je n'en ai jamais douté, et les faits me donnent raison. Mais nous ne sommes pas à l'abri des régressions, et les défis ne manquent pas.

Demandez à n'importe quel observateur de vous dresser la liste des défis les plus importants du Québec, il en évoquera cinq, comme un mantra: 1) le défi démographique, caractérisé par le vieillissement, la faible natalité et la diversification de la population sous l'impact de l'immigration; 2) le défi de la concurrence internationale, en particulier avec les économies en émergence, comme la Chine et l'Inde, et en corollaire l'obligation d'accroître notre productivité et notre capacité d'innovation; 3) le défi des finances publiques, c'est-à-dire la capacité de l'État providence de continuer à livrer les services auxquels s'attendent les citoyens au meilleur coût possible; 4) le défi de la sécurité; 5) et enfin, le défi écologique.

Personne n'oserait contester cette liste, sinon l'ordre dans lequel sont énoncés les enjeux. Il reste que rien de cela n'est entièrement neuf. On peut facilement avoir le sentiment qu'à leur sujet, tout à été dit. Que toutes les hypothèses ont été étudiées. Les débats sont en cours. Les meilleures intelligences du monde y travaillent d'arrache-pied. Les groupes d'intérêt s'affrontent sur le terrain des solutions. Les campagnes électorales y sont consacrées.

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Derrière ces enjeux très médiatisés, il me semble qu'il existe des défis autrement plus complexes et tout aussi pressants pour le Québec.

Le plus grand défi est selon moi relié au sens, à la compréhension de notre société et du monde. Le monde n'est pas plus compliqué qu'autrefois. Sauf que nous avons accès, par la télévision ou par Internet, le jour même et en direct, à tous les malheurs et à toutes les dérives de l'humanité. L'espace public national est occupé par des groupes d'intérêt qui se bousculent pour imposer leur vérité. Plus aucun dogme, qu'il soit idéologique ou religieux, ne peut s'imposer dans les sociétés libérales comme la nôtre, sauf le culte du marché. La société est moins facile à lire. Les repères sont effacés. Ce déficit de sens commun pousse chacun dans les retranchements de son individualité, plus vulnérable aux modes et aux gourous.

Le premier défi est donc un défi culturel. Celui de la connaissance pour tous, d'abord. Je suis très inquiet de l'accroissement des inégalités en éducation et de la baisse des taux de lecture de livres et de journaux surtout chez les plus jeunes. Il semble de plus en plus difficile aussi de recruter des étudiants dans les disciplines scientifiques. Le savoir suppose une certaine capacité de raisonner. Or le Québec se dévoile fréquemment comme une société émotive. Même les émissions dites de débat, à commencer par la grande messe dominicale de Tout le monde en parle, sont avant tout un carrefour d'émotions où l'on échange ses impressions, ses indignations et ses coups de coeur, mais assez peu ses analyses et ses solutions.

La culture n'est pas que l'accumulation du savoir. C'est aussi un enracinement, une clé pour comprendre le monde. Or le Québec est brouillé à cet égard. Qui sommes-nous? À quelle majorité demandons-nous aux immigrants de s'intégrer? Quelle place laisser à la religion dans l'espace public? Le Refus global de Paul-Émile Borduas est devenu amnésie globale. Nous sommes incapables de traiter sereinement d'accommodements raisonnables qui ont le dos large par les temps qui courent et qui sont pourtant la seule voie de réussite des sociétés pluralistes.

Ce défi culturel est, globalement, celui du lien social. Le raffermissement des diverses formes de lien qui unissent les familles, les communautés, les régions, la nation tout entière, devrait être la priorité de toutes les personnes qui aspirent à gouverner le Québec ou à y exercer une influence déterminante. C'est en renforçant ces liens que l'on pourra résoudre plus facilement tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés. Par la concertation sur le plan économique, l'entraide et l'habilitation des personnes sur le plan social, l'échange sur le plan culturel. Une communauté plus unie prend mieux soin des enfants, des vieillards, mais aussi de son environnement. Elle est plus sécuritaire, plus juste, plus égalitaire.

Enfin, ce défi culturel nous amène à réexaminer toutes les déclinaisons de la vie démocratique en ce pays. Nous devrons réinventer (c'est déjà commencé) les lieux du dialogue social, entre les citoyens comme entre les groupes. Les institutions démocratiques doivent être plus représentatives et favoriser davantage la participation civique et l'éducation à la citoyenneté. Une fois que l'on sait et que l'on comprend, il faut des lieux pour exprimer ce que l'on veut et pour établir avec les autres ce qu'est le bien commun.

Sens, culture, savoir, lien social et démocratie. Voilà ce qui m'intéresse.

À bientôt sur d'autres chemins. Les miens, les vôtres.

michel.venne@inm.qc.ca

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26 commentaires
  • Pierre-Yves Pau - Inscrit 17 décembre 2006 23 h 44

    Sans commentaires

    Merci monsieur Venne de faire un peu de place dans ces colonnes et bonne chance dans vos projets. Nous avons tous une vocation, j'espère que vous aussi vous trouverez la votre, manifestement le journalisme n'en faisait pas partie.

  • Huguette Juneau - Inscrite 18 décembre 2006 00 h 34

    Bonne chance M. Venne

    Cher Monsieur Venne,

    Vous avez une pensée forte et profondément humaine.

    Je vous souhaite d'être entendu et suivi.

    René Juneau
    Ste-Julie

  • Guy Buckley - Inscrit 18 décembre 2006 04 h 01

    Une locomotive change de rail

    Il n'est pas surprenant, avec l'aventure de l'INM, que Michel Venne mène ailleurs le fruit rigoureux de ses réflexions sur notre nation encore en devenir.

    Depuis quelques années, je ne conçois plus ma propre réflexion sur le Québec de demain sans l'enrichissement inégalable que me procure la lecture du Devoir.

    Avec Michel David et Chantal Hébert, monsieur Venne trônait bien haut au sommet de mes motivations à fréquenter ce journal. Alors qu'il entreprend un chapitre de sa vie des plus importants, j'aimerais lui souhaiter qu'il puisse s'inscrire encore d'avantage dans notre devenir collectif et inéluctablement souverain.

    Je garderai le souvenir d'un éditorialiste qui, dans l'une de ses chroniques (Le goût de l'avenir) m'avait poussé à tout laisser de côté pendant deux mois pour me pencher sur un texte qu'il m'avait indirectement sollicité en lançant une invitation à son lectorat.

    Bien que quelque peu naïf et enflammé, ce papier m'avait permis de mieux me situer vis à vis de moi même dans mon inextinguible élan vers cette inévitable indépendance qui pend au bout du nez timide de nos convictions politiques.

    J'espère le retrouver un jour sur ma route pour célébrer un pays naissant. D'ici là, la partie droite de la page A7 me semblera bien vide.
    Merci et bonne continuité.

  • Daniel Laroche - Inscrit 18 décembre 2006 06 h 20

    Merci

    Merci Monsieur Venne pour ce que vous m'avez donné dans Le Devoir. Je compte bien vous croiser sur "nos" chemins québécois communs.

    Bonne chance!

    Daniel La Roche

  • Marc-André Maranda - Abonné 18 décembre 2006 07 h 54

    Encore

    Donnez-nous l'occasion encore de vous lire.