Médias - Une bonne histoire belge

Pendant la diffusion d'une partie de hockey, l'écran se brouille, et le chef d'antenne de Radio-Canada ou de CBC apparaît pour une émission spéciale d'urgence. Le gouvernement du Québec vient de décréter unilatéralement l'indépendance, dit-il, et c'est la panique à Ottawa. Images de reporters à la course autour de l'Assemblée nationale, ballets de voitures diplomatiques autour du Parlement.

Puis, une heure ou deux plus tard, Radio-Canada annonce qu'il s'agissait d'un exercice pédagogique pour nous faire réfléchir à la question de la souveraineté du Québec. Je vous laisse imaginer la suite. Les reporters qui auraient participé à l'histoire deviendraient préposés aux archives, et la direction de l'information de Radio-Canada déplacée dans le Grand Nord pour faire l'entretien des antennes.

Pourtant, la RTBF, l'entreprise publique de télédiffusion de la Belgique (l'équivalent belge de Radio-Canada) a monté ce canular la semaine dernière. On se pince pour y croire.

Rappelons l'affaire. Mercredi soir, la RTBF interrompt une émission pour annoncer un bulletin spécial. Un présentateur installé en studio annonce d'un ton grave et troublé que la Flandre a décidé de faire sécession, et que la Belgique n'existe plus. On passe à des reportages en direct avec de vrais journalistes à différents endroits. Le roi de la Belgique aurait fui le pays. Des trains sont bloqués aux frontières. De vraies personnalités sont interviewées. On peut voir des manifestations ici et là. Quelques secondes avant ce bulletin spécial la chaîne avait diffusé un bandeau indiquant «Ceci n'est peut-être pas une fiction». Le bandeau a été repris une trentaine de minutes après le début de l'émission.

Selon un sondage réalisé en Belgique, 90 % des téléspectateurs «y ont cru au début». Plusieurs y ont cru jusqu'à la fin... nonobstant le fait que les autres chaînes continuaient leur programmation habituelle comme si de rien n'était!

La ligne téléphonique de la RTBF a été saturée, et son site Internet a presque rendu l'âme.

Dans les jours qui ont suivi, le débat a fait rage dans les médias belges. La classe politique a condamné l'émission, des capitales étrangères se sont émues.

Ce projet de «docu-fiction» était en préparation depuis deux ans, dans le plus grand secret. Certains journalistes ont été mis au courant à la toute dernière minute. On sait que, depuis plusieurs mois, la question de l'unité politique de la Belgique se pose de façon plus sérieuse. La RTBF a donc voulu aborder cette question de façon novatrice pour faire réagir les citoyens. Comme le disait un journaliste de La Libre Belgique: «Il est impossible de faire réagir les Belges si on ne les bouscule pas un peu.»

L'administrateur général de la RTBF a déclaré jeudi qu'on avait par le passé «reproché à la RTBF son manque d'audace. Au moins cette critique-là est écartée».

Un sondage réalisé dans les jours suivants indique que si 53 % des francophones en Belgique ont trouvé que cette émission sur l'indépendance des Flamands était «une mauvaise idée», 51 % ont trouvé le docu-fiction «crédible au niveau informatif», et 49 % ont trouvé que cela donnait «une image plus moderne et plus dynamique de la chaîne».

La réaction la plus intéressante, je l'ai lue dans l'éditorial de la rédactrice en chef du quotidien Le Soir. Il faut tenir compte d'une réalité qui concerne tous les médias, dit-elle: «Comment capter et conserver l'intérêt des lecteurs sur des sujets ardus?» Pour les journalistes, ajoute-t-elle, il est devenu «impératif d'explorer des voies nouvelles pour capter l'attention». Elle salue donc «l'audace, la créativité et le travail qui ont accompagné cette idée», mais elle admet qu'il faut préserver la crédibilité des journalistes, et le fait d'avoir mis en scène le véritable téléjournal «nuit clairement à l'exercice».

Sur des blogues belges, des participants ont parlé d'une «saine provocation» pour relancer la discussion entre Flamands et francophones.

Un grand risque

Il faut admettre que la chaîne a pris un risque incroyable. Le contrat implicite entre les téléspectateurs et le service d'information d'une grande chaîne implique que les journalistes lui disent la vérité. Sur des blogues la semaine dernière, l'histoire de la RTBF suscitait la réaction suivante: pourquoi s'en indigner puisque les nouvelles sont de plus en plus mises en scène, que les informations télévisées jouent de plus en plus sur le spectaculaire, et que des fausses informations sont véhiculées dans les vrais téléjournaux?

Cette réaction peut sembler exagérée, mais elle illustre à quel point l'exercice de la RTBF aggrave la crise de confiance envers les médias, et jette un discrédit sur le travail des journalistes qui ont joué le jeu. Depuis mercredi d'ailleurs, le débat dans les médias européens porte beaucoup plus sur les enjeux déontologiques soulevés par l'émission de la RTBF que sur le fond de la question (l'éventuel éclatement de la Belgique), ce qui prouverait que l'émission a été un échec.

Mais il est quand même permis de rêver à de nouvelles façons de susciter un débat. Par exemple, si la chaîne avait annoncé d'avance la présentation d'un documentaire simulant par des bulletins de nouvelles avec des comédiens la séparation d'une partie du pays. Tiens, tiens, une idée à reprendre chez nous?

pcauchon@ledevoir.com
4 commentaires
  • Mario Montpetit - Inscrit 18 décembre 2006 05 h 49

    RTBF

    Paul, j'aime beaucoup l'audace; oui à la provocation si elle permet la réflexion et l'évolution des idées. Mais est-ce à nous, journalistes, directeurs d'info, d'embarquer dans pareilles provocations?. Les risques sont collossaux. Déjà que notre profession, dans certains milieux, souffrent d'un manque flagrant de crédibilité, s'il fallait qu'en plus l'ensemble de la presse ne devienne une source d'info douteuse, peu sérieuse...

    En fait, la télévision ne sait plus comment faire pour attirer, plaire, fidéliser, garder et retenir. Pour se démarquer, elle doit se lancer dans le "sport extrême". Je trouve même que présentement, sauf pour certaines émissions, la télévision est une emmerdeuse de premier ordre qui affaiblit le cerveau humain...Une certaine bêtise est au coin...du marketing à tout vent.
    Je crains...
    Au moins, à une certaine époque, c'était un comédien, un réalisateur, un auteur, Orson Wells qui avait monté pareil canular.

    Mario Montpetit
    secrétaire à la rédaction
    Radio-Canada, radio
    Montréal

  • Robert Parent - Inscrit 18 décembre 2006 08 h 20

    Une télé-réalité sans improvisation

    On devrait produire le même message concernant la déclaration d'indépendance du Québec, mais pendant la diffusion de Loft Story ou d'une émission du genre. De toute façon, la chose s'est déjà produite à l'inverse en 1970.

  • Louis Simard - Inscrit 18 décembre 2006 08 h 32

    Une bonne idée

    Nouveau (ou presque)? Super. Très bonne idée pour faire réfléchir les gens, les indécis, ceux qui attendent que tout se fasse seul sans qu'ils se sentent obligés d'agir de quelque manière que ce soit. Note 10 sur une échelle de 1 à 10.

  • Sophie Gélinas - Abonnée 18 décembre 2006 09 h 32

    À chacun sa façon d'électrocuter son public

    Monsieur Cauchon,

    C'est une louable intention de votre part de vouloir donner un point de vue québécois sur le canular ertébéen de la semaine dernière. L'écartèlement déontologique de la RTBF a certes été pris en défaut et ce, dès l'apparition d'un bandeau "ceci est une fiction" quarante minutes après le début de l'émission. Si la Belgique francophone est relativement en accord avec le fond et qu'elle demeure partagée sur la forme, je trouve inquiétant le silence entourant la vision caricaturale qu'on a fait de la Flandre. Seule la presse néerlandophone s'est insurgée de la façon dont on a dépeint le nationalisme flamand. Avec raison.

    Du point de vue du Québécois que je suis, le mariage belge apparaît souvent comme un monstre de contradictions. Au quotidien, il est fascinant de constater combien les francophones et les néerlandophones :

    Ne se parlent pas
    Ne se lisent pas
    Ne s'écoutent pas
    Ne se fréquentent pas
    Qu'au mieux, ils s'ignorent, qu'au pire ils se détestent.

    Contrairement aux Flamands qui, en toute cohérence avec la vie réelle, désirent obtenir davantage d'outils politiques pour leur région/communauté, les francophones persistent à croire en une Belgique infaillible et indivisible. Dans un tel système négationniste, toute revendication au Nord de la frontière linguistique prend la forme d'un séparatisme dangereux et revanchard. Il faut bien avouer qu'avec le Vlaams Belang qui va chercher près de 25 % des intentions de vote, le nationalisme flamand, puisse-t-il être docile et démocratique, marche sur des oeufs. Tant et aussi longtemps que les Flamands ne se seront pas débarassé du cancer de l'extrème droite, toute tentative de réforme de l'État sera perçue au Sud comme une action belliqueuse anti-monarchiste et anti-Belgique.

    L'accroc déontologique de la RTBF serait certes inexcusable sur les ondes de la SRC/CBC. Probablement parce qu'il ne se passe pas une seule journée au Québec où l'actualité n'est pas décodée à travers le prisme du nationalisme. La Belgique francophone est encore loin d'avoir intégré cette donné. Le regard qu'elle porte sur la Flandre n'est souvent pas très éloigné de certains journaux torontois à propos du Québec. Vu d'ici, 40 minutes de parenthèse déontologique, c'est salutaire pour une telle prise de conscience.

    Bien à vous