Les cadeaux

C'est fou ce que le temps des Fêtes nous apprend des autres grâce à cette cérémonie quasi incontournable des échanges de présents. On donne et on reçoit selon des codes multiples qui suscitent joie ou déception, surprise ou frustration. Car il y a les cadeaux qu'on souhaite avoir, ceux qu'on reçoit, ceux qu'on ne donne pas et ceux qui sont intentionnellement offerts pour le déplaisir.

Étonnons-nous dès lors que la moitié des Québécois vivent cette période d'achat de cadeaux dans le stress, selon un sondage publié cette semaine. Il faut observer les gens dans les magasins, l'air accablés d'avoir à choisir un objet ou un vêtement et qui finissent par se rabattre sur ce qui, littéralement, leur tombe sous la main. Ceci tend à prouver que donner à autrui est un geste bien plus complexe qu'il n'y paraît à première vue. En effet, il semble que le plaisir que procure le fait d'offrir soit d'une certaine manière lié à l'aisance avec laquelle on entre en relation avec les autres.

J'entendais cette semaine un homme qui déclarait ne pas donner de cadeaux dans le temps des Fêtes ou lors de toute autre fête «commerciale» car, disait-il, cette période ne représente rien à ses yeux d'agnostique et d'antimatérialiste. Cette déclaration, dans laquelle la vantardise n'était pas absente, donnait à penser que cet affranchi des cadeaux ne risquait pas d'en offrir le reste de l'année non plus. Car il existe une catégorie de gens incapables d'offrir un objet ou un compliment et avant tout incapables de donner de leur personne. Devant l'obligation de donner, ils offriront alors une insignifiance, des fleurs de dépanneur ou encore une bouteille de vin en s'assurant de la boire avec leurs hôtes. Autrement dit, ils s'épargneront toute privation que suppose une offrande qu'on désirerait pour soi.

Il y a aussi les astucieux du recyclage de cadeaux qui, faute de protéger l'environnement, protègent leur portefeuille. Il y a quelques années, je me suis retrouvée chez Baccarat pour échanger un bougeoir en cristal (je le confesse, je le trouvais hideux), reçu en cadeau de mariage. La vendeuse parisienne, chic et snob, est revenue quelques instants plus tard, confuse, m'informant que ledit bougeoir avait servi: une pellicule de cire sous le socle en faisait preuve, de même que quelques rayures microscopiques dans le verre. Il m'avait été offert par une amie qui pourrait posséder la maison Baccarat, et je raconte cela ici par certitude que Le Devoir n'est pas distribué outre-Atlantique.

La morale à tirer est que la richesse ne se conjugue guère avec la générosité. Le mythe veut que ces cadeaux poussiéreux soient le fait de «matantes» un peu gâteuses. Détrompons-nous: la pingrerie associée à la fourberie n'a ni sexe, ni âge, ni classe sociale. À noter aussi, dans ce cas de figure, que l'emballage du présent est souvent inversement proportionnel à la qualité de l'objet. Les «matantes» en tout genre sont souvent de ferventes clientes de Dollarama, où les emballages de Noël se vendent pour une bouchée de pain.

McLuhan n'a-t-il pas écrit que le medium constitue le message?

Dans une autre catégorie de mauvais donneurs, on trouve ceux qui se rabattent sur les cadeaux en argent. Il faut bien sûr exclure de ce groupe les personnes âgées ou malades, pour qui le magasinage serait un exploit olympique. Ces distributeurs de chèques plus ou moins gros selon le revenu et la générosité ont un handicap sérieux, soit le manque d'imagination ou la difficulté de deviner ce qui ferait le bonheur de ceux qu'ils croient combler. Ils ne se rendent apparemment pas compte que l'effet de surprise (agréable) est un cadeau en soi et qu'il est souvent préférable à des billets verts, voire rosés ou ambrés.

Certaines personnes profitent aussi du temps des Fêtes pour régler des comptes personnels à travers les cadeaux qu'ils offrent. On verra des conjoints offrir un objet qui répugne à l'autre. J'ai connu une femme de caractère qui a lancé dans un banc de neige la machine à faire le pain offerte par son mari alors qu'elle assumait déjà la totalité de l'intendance de la maison. Cette fois-là, le message a eu l'effet d'un boomerang. J'ai moi-même déjà reçu en cadeau une boîte d'un quart de livre de chocolat sans sucre pour diabétiques alors que je ne le suis aucunement. Je connais une femme qui, chaque année, reçoit de sa soeur une carte de voeux de la Fondation canadienne du cancer alors qu'elle est totalement hypocondriaque. L'an dernier, la même soeur lui a donné à Noël un appareil pour prendre la tension artérielle! Oui, vous avez bien lu.

Enfin, et Dieu merci, il y a tous ces merveilleux, ces généreux, ces enthousiastes donateurs. Ceux-ci aiment penser à ce qu'ils offriront. Ils anticipent le plaisir qu'ils susciteront chez ceux qui ont le bonheur d'être leurs proches et leurs amis. Ils se donnent du mal pour dénicher l'objet que convoite l'autre. Ils économisent en prévision de Noël, allant jusqu'à se serrer la ceinture eux-mêmes pour faire plaisir autour d'eux. Ils donnent d'autant plus aisément que le geste les comble. Cette générosité quasi viscérale, on la retrouve même chez de très jeunes enfants. À vrai dire, le plus désirable des cadeaux, n'est-ce pas d'être entouré de telles personnes?

denbombardier@videotron.ca

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