Le monde est gros

En voyage avec d'autres personnes que soi, il est possible de se livrer à une activité ludique éminemment inutile et tout à fait passionnante: jouer aux personnalités. Le matériel requis est minimal (rien), les risques de se faire mal sont à peu près nuls et cela permet de combattre le décalage horaire. Le jeu est d'une simplicité à faire peur: si on aperçoit une personnalité connue par hasard dans la rue, on marque un point. Bien sûr, à la longue, on se retrouve à dévisager les passants davantage qu'à admirer l'architecture, mais bon, n'est-ce pas une discipline vachement à la mode que d'observer les gens sur le trottoir? On connaît des terrasses qui ont fait des fortunes avec ça.

Donc, à Paris début septembre, c'est 0-0 avec deux jours à faire. On songe que ça va déplorablement se terminer sur un score nul et vierge lorsque, assis au jardin du Luxembourg à fredonner du Joe Dassin idoine — «Encore un jour sans soleil / Encore un jour qui s'enfuit / Vers le sommeil, vers l'oubli / Une étincelle évanouie», reconnaissez que ça vous bouledeneige le spleen, d'ailleurs à ce sujet mais sans rapport, trouvez pas que l'été des Indiens, «On ira où tu voudras quand tu voudras / Et l'on s'aimera encore lorsque l'amour sera mort», est un peu longuet cette année? —, lorsqu'un monsieur et une dame viennent s'asseoir non loin, me faisant dos. Je m'interpelle dès lors dans mon roquefort intérieur, «non, ça se peut pas». Je fais le tour pour m'assurer que je n'ai point la berlue malgré toutes ces années de dissolution, et de fait: c'est bel et bien Gilles Archambault, que vous pouvez lire dans les pages de ce journal et entendre à la radio.

Je lui fais part de mon étonnement, et il répond: «Oh, vous savez, Paris est une petite ville... » Je ne le lui ai pas dit, mais il m'a permis de gagner 1-0.

***

Le monde est petit, voilà ce que se susurre dans le creux des portugaises l'humain lorsque survient l'improbable. Il retient ces occurrences qui lui font l'illusion de donner un sens à ce qui n'en a pas et oublie toutes les fois où l'improbable, le possible et même le probable ne se sont pas produits. En réalité, le monde est gros, il ne manque certainement pas d'études à ce sujet.

Mais gros comment? Ah. En 1929, dans une nouvelle intitulée Chaînes, l'écrivain hongrois Frigyes Karinthy avait proposé le concept des «six degrés de séparation», en vertu duquel deux personnes sur Terre, n'importe lesquelles, peuvent être reliées par un réseau de connaissances ne dépassant pas cinq intermédiaires. Si, par exemple, on a un individu A et un individu F, l'exponentialité fera en sorte qu'on pourra toujours trouver qu'A connaît un individu B, qui connaît un individu C, qui connaît un individu D, qui connaît un individu E, qui connaît F. Par «connaître», on entend ici que les deux personnes connectées savent qui est l'autre. Vous connaissez sans doute Paris Hilton, elle ne vous connaît pas (à moins que vous ne nous cachiez des choses, espèces de bêtes mondaines); ce lien n'est donc pas acceptable.

L'hypothèse des six degrés a soulevé la curiosité de bien des scientifiques, mais elle n'a jamais été vraiment prouvée. On ne sait d'ailleurs pas si elle est prouvable en raison de la difficulté à créer un environnement d'une neutralité absolue. Mais l'université Columbia, à partir de 2002, s'est intéressée à la chose dans un projet baptisé Small World. Elle a déjà observé que si les personnes de départ et d'arrivée habitent le même pays, la tendance est plutôt à cinq degrés de séparation, et à sept s'il s'agit de pays différents. Fréquemment, quatre intermédiaires ou moins suffisent.

Small World fonctionne par courriel, ce qui, déjà, fausse les données puisque des milliards de personnes ne sont pas en prise avec la grande cybertoile (le nombre réduit de participants fait en sorte qu'ils sont susceptibles d'être reliés plus facilement). Mais vous me connaissez un peu depuis le temps que vous me marchez dessus lorsque vous peinturez, montrez-moi un passe-temps folâtre avec des chiffres et des lettres, je réponds oui mon colonel. J'ai donc lancé une bouteille à la mer, après l'avoir dûment éclusée il va sans dire.

L'objectif que m'a fixé Small World: faire le pont avec Michelle Cash, une femme au foyer résidant à Sydney, en Australie. Ayoye. Même pas de lien possible par un secteur de travail. Et le plus marrant, c'est que comme le projet de l'université Columbia roule depuis quelque temps, peut-être que Mme Cash a déménagé en Antarctique, peut-être qu'elle n'est plus de ce monde, peut-être qu'elle en a marre de recevoir des tonnes de courriels de gens qui la cherchent pour un passe-temps folâtre. Une bouteille à la mer? Un shooter dans le vide intersidéral, oui.

Certes, rétorquerez-vous, mais tu fais profession de journalisme, Rogatien. Irréfragablement, tu connais plein de monde important. Tu n'as qu'à courrieller un ministre, qui connaît le premier ministre, qui connaît le premier ministre de l'Australie, qui connaît le député de Sydney, qui connaît au moins un voisin de Mme Cash, et le tour est joué. Tu ne nous impressionnes pas avec tes grands calculs.

Bien sûr, bien sûr, bien sûr, ouais ouais ouais. Et vous croyez que si on écrit au premier ministre pour lui dire d'écrire à un autre premier ministre pour des raisons générales de passe-temps folâtre, il va acquiescer illico? L'avez-vous remarqué, quand des chefs de gouvernement s'écrivent, ils le font par télégramme, cibole.

Non. Ne connaissant aucun Australien ni personne qui soit allé en Australie assez longtemps pour y nouer des relations avec des Australiens, je me suis plutôt tourné vers Mr. Dupondtsson, correspondant de la rubrique Et puis euh dans le nord de la Suède, pas loin du cercle polaire. En quoi le nord de la Suède nous rapproche-t-il de l'Australie, vous demandez-vous, et qui pis est, en quoi un scientifique de choc comme Mr. Dupondtsson nous rapproche-t-il d'une mère à domicile? C'est ce que nous allons voir: la destinée emprunte parfois des chemins tortueux pour arriver à s'accomplir telle qu'en elle-même, comme ils disaient à peu près l'autre jour dans Paris-Match à propos de quelqu'un dont je ne me souviens plus de l'identité mais qui avait un sacré destin dans sa vie personnelle et professionnelle.

On va suivre le tout de très près. Si la chaîne fonctionne, ce sera la preuve que toute est dans toute. Si elle ne fonctionne pas, ce qui est prévisible, ben on conclura que le monde est gros. Trop gros. Il en mourra d'ailleurs bientôt, le sot.

jdion@ledevoir.com

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1 commentaire
  • Danièle Jeannotte - Abonnée 18 décembre 2006 10 h 59

    Sans rapport avec l'article

    Excellent article mais ce dont je veux vous parler est sans rapport avec son contenu. En cette période de bilans en tous genres, les journalistes sportifs américains (ceux d'ESPN en tête) commencent à se demander quel joueur de tennis professionnel mérite le titre du « GOAT » (Greatest Of All Times). Pour le moment, le débat semble centré sur le numéro 1 actuel, Roger Federer, et l'ancien numéro 1, idéalement américain, Pete Sampras.

    Je trouve la question oiseuse puisqu'un aussi grand champion que Bjorn Bork ne tiendrait pas plus d'un set avec la cadence de jeu du tennis d'aujourd'hui. Admettons qu'il y a un certain parallélisme entre l'époque Sampras et l'époque Federer mais il y a quand même une différence importante : personne ne peut plus dominer le classement avec seulement un gros service et un gros coup droit.

    Je sais que le tennis n'intéresse pas grand-monde mais si un jour vous êtes en panne d'inspiration pour la rédaction de votre chronique, je vous propose ce sujet : qui est le véritable GOAT et pourquoi? Et tant qu'à y être, la question a-t-elle un sens?

    J'en profite pour vous souhaiter une prolifique année 2007.