José Acquelin et la lune

Nous venions d'entrer dans les terres du bonhomme Alfred DesRochers: l'autoroute 10, une lune superbe et pleine comme un oeuf dans le gin qui se lève sur l'Orford... Nous étions aussi dans le dernier livre de José Acquelin... «la lune est ronde / qui a mordu dans la montagne» (Gaspoésie). Et tant qu'à y être, dans la Gaspésie tenace d'un Yves Boisvert, tout au sommet du Pic de l'Aurore: «Que sais-tu, et qu'est-ce donc qui te tourmente? — Le monde que j'imagine; la lune que je vois; les lois de mon école.»

Dans un milieu littéraire friand, comme partout ailleurs, de potins et de compliments, où prospèrent les rancunes envieuses, les haines secrètes, le chantage de pomme et les sourires assassins, José Acquelin fait figure d'un ovni. Un ovni atterri sur le siège du passager de mon auto avec son éternel étui métallique contenant une dizaine de Camels, tandis que, en route pour la capitale de l'Estrie, nous entreprenons l'ascension du massif dominé par l'Orford. Même un détective spécialisé aurait, je crois, du mal à trouver un ennemi à José Acquelin. Et puis, impossible de se rappeler un seul moment où cet homme se serait, devant témoins, abandonné à la colère: inimaginable, un Acquelin perdant le contrôle de ses émotions. Ti-Joe Acquelin est le Tao incarné, la Voie réalisée, mais on ne lui connaît aucun autre maître que lui-même. Bref, le gars vient d'une autre planète, pour ne pas dire qu'il est tombé de la Lune... «[...] je n'ai pas d'ordinateur, je n'ai pas de maison, je n'ai pas d'auto, je n'ai pas d'enfant. Mais c'est fou comme c'est confortable quand on n'a jamais vraiment cru à la terre.»

J'ai un contentieux de longue date avec la poésie. Cette parole déclamée depuis l'infini, avec sa prétention à une forme de pureté langagière idéale, exempte des salissures de l'Histoire et des atteintes de l'esprit du temps, peut énerver les prosateurs viscéraux dont je suis, exactement comme la bigoterie énerve les vicieux. Pour quelqu'un dont on attend qu'il produise un certain nombre de pages par jour (seule manière d'arriver à la centaine et de la dépasser), il est facile de feindre de trouver facile la poésie... Personne n'a jamais écrit un roman sur une napkin de restaurant. Il y a une manière de lire les poèmes que j'ai égarée quelque part en chemin, aspiré comme je l'ai été par le vertige narratif et les routes prosaïques de la «Grande Fiction Amériquaine». Tandis que la phrase poétique commande l'arrêt. Sa magie opère par stations. Des trouvailles, des bonheurs d'expression, parfois seulement l'enchaînement précis de certains sons, nous stoppent le nez sur la page comme en la rêverie d'un chien d'azur devant le gibier. Beagle plutôt que braque, la prose, elle, veut nous propulser sans cesse plus avant, nous garder en mouvement vers un sens toujours à rattraper. Autre différence: écrire de la prose est un art et parfois un métier. Poète est un état.

Physionomiste du vide. L'agenda de tes os. Les fossiles vivants du soleil. La ruelle de mes cieux. Et ceci, dans Mexiquatrains: le cul est la première diplomatie de l'espèce. Acquelin est un poète de la trouvaille et du jeu, de l'alchimie, du paradoxe, un disséqueur de parapluies et de machines à coudre davantage qu'un narrateur frustré qui trouve plus commode d'agencer les mots en vers pour ordonner son récit. «Je glisserai les lettres de ta peau dans l'enveloppe de mes mains. [...] Tu décanteras ta souffrance dans le chant fluide de ma seule épée. Mon stylo dira tout, personne ne comprendra sauf toi ma douce tumultuée» (Lettre d'amour 2). Et moi, me voici de nouveau chien pointeur foudroyé sur place par l'essence d'une beauté volatile. Tumultuée... Qu'est-ce que je vous avais dit?

C'est lui qui m'explique (nous venons de dépasser Magog) l'origine du mot troubadour, de l'occitan trobador, le «trouveur». Lui aussi qui m'informe que rap veut dire «rythm and poetry» (ben non, je savais pas... ) et m'apprend que le nouveau mouvement à la mode dans les bars de Montréal est le slam, une sorte de hip-hop verbal qui ressuscite la noble tradition des joutes lyriques entre trouvères (on trouve, si je ne m'abuse, un de ces duels où le chant fluide remplace l'épée dans Don Quichotte...). Le slam, les slamistes... J'ai l'impression de sortir du bois. À l'ère contemporaine, se mettre au goût du jour représente un effort considérable, sinon constant. Ce qui ne change pas, c'est l'inconsolable nostalgie des poètes devant le divorce de leurs vers et de la musique. «Voici un poème qui ne trafiquera rien / il ne fait que chanter la douceur / douce-amère d'un petit garçon / qui a aimé aimer qui a cru croire» (Pas vraiment une chanson de plus).

Aux Beaux Dimanches, rue Dufferin à Sherbrooke, nous attendait une petite congrégation de fidèles orfordiens venus écouter Yves Boisvert et José Acquelin, eux-mêmes réunis pour célébrer, du premier, la réédition de Oui égale non, pour en finir avec son double, et du second, la récente parution de L'Absolu est un dé rond. Dé rond, oui qui égale non... Acquelin et Boisvert, de toute évidence, vivent sur la même planète. Oui = non est un livre dans la lignée du Gaston Miron qu'on voit, dans L'Album Miron récemment édité à L'Hexagone, expliquer le Canada et le Québec avec des ensembles et des flèches, debout au tableau noir. Avec un Boisvert toujours aussi inflammable, qui réussit à faire virer même les tournesols vers la lune, «la pleine lune, la lune entière. Plénitude sur fond de plénitude; toute grandeur ne se consacrant qu'à sa pareille. Et si ce n'est pas la pleine lune, alors c'est le ciel qui respire de sa propre illumination.»

Décidément, l'astre des fous aura éclairé cette soirée de bout en bout. Nous avons même eu droit à un numéro de slam par le jeune Marc-Aurèle, toupet à la Rimbaud bas sur le front, et même quand elle n'est que du rap sans musique, que du par-coeur dans le silence, la poésie, c'est encore à cause de l'amour...

Je savais que je ne prendrais pas congé de José Acquelin juste en le déposant, le lendemain, au métro Longueuil avant de m'engouffrer sous la neige neigée dans le tunnel qui porte le nom de l'ultime asile de notre grande figure de poète d'Épinal, sinon vraiment national. Je retournais vers le piémont des vieilles montagnes de Gaston lorsque de nouveau le souffle coupé, de nouveau l'orange sombre du satellite, là-bas au-dessus de l'Estrie. Je me suis demandé si tous ces gens dans leurs véloces berlines et leurs VUS pansus sur la 40 Est voyaient la même chose que moi. «Je remercie tout ce par quoi mes sens / échappent au fini de leurs habitudes» (Avec).

Il y a de très beaux poèmes dans le dernier recueil de José Acquelin. Dont un sur les amants «insurprenables», ceux qui ne rentrent pas dans le moule et qui font «enrager les mouchoirs les alcools les draps»: «il existe des amants indéterminables / ils n'ont jamais couché ensemble / ils commandent à la buée de leurs yeux / ils rendent les millénaires impatients» (Les Improbables). Un autre dédié à Fernand Durepos, intitulé, avec cet imparable sens du titre qui caractérise l'art du poète-trouveur: Par-delà l'éternité ordinaire, et dans lequel Acquelin parle de «l'élégance des désespérés».

José Acquelin, lui, il a seulement l'élégance...

Collaborateur du Devoir

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L'absolu est un dé rond

José Acquelin

Les Herbes rouges

Montréal, 2006, 107 pages

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Mexiquatrains

José Acquelin

Le Lézard amoureux

Québec, 2005

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Oui égale non

Yves Boisvert

XYZ éditeur

Montréal, 2006, 102 pages

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