Une écrivaine est née

Il y a un ton, un rythme. Il y a un point de vue, une atmosphère. On y croit. On se dit voilà, je suis devant un vrai livre, écrit par un vrai écrivain. Et si l'on assistait à la naissance d'une nouvelle voix en littérature québécoise?

Sophie Létourneau n'a que 26 ans, Polaroïds est son premier ouvrage de fiction. Ouvrage de fiction, vraiment? Plutôt autofiction, dirait-on. Mais sans le narcissisme exacerbé que l'on associe généralement au genre. Sans le côté règlement de comptes qui fait vendre, le parfum de scandale qui fait saliver.

Rien à voir avec la petite bête blessée aux propos tordus et salaces qu'on retrouve dans les livres de Nelly Arcan. Rien à voir non plus avec la plume mitrailleuse et obsessive de Christine Angot, où celle, parfois vengeresse, de Camille Laurens.

On est bien dans le «je» introspectif, les tranches de vie quotidienne, la confession, l'intime. On est bien dans la confusion possible entre l'auteure et la narratrice. Mais on est loin, très loin de l'autocomplaisance, la complainte, la harangue.

Aucun risque que Sophie Létourneau n'essuie de poursuites pour avoir terni la réputation de ses proches, de ses ex. Non, rien de sulfureux dans Polaroïds. Ou si peu. Même qu'au début, on se dit: mais ma parole, il ne se passe rien... où s'en va-t-elle, comme ça?

Elle s'en va là où sa mémoire la conduit. Par petites touches. Elle revisite son enfance, son adolescence. Sur la pointe des pieds. Et l'air de rien, met le doigt sur les petites choses, les petits gestes, les petits malheurs et les petites joies de la vie. Tous ces petits riens qui prennent tellement d'importance quand on est petit. Quand on est ado, aussi. Et après...

Il y a les nuits où sa mère la berce en chantant, elle, toute mini, brûlante de fièvre. Il y a les cours de natation, pour lesquels elle n'est pas douée. Et cette fois à Cuba où, à 6 ans, elle aurait pu mourir noyée si son papa n'avait pas sauté tout habillé dans la piscine pour la sauver.

Il y a l'école, les gars. Jérôme et Yannick qui se battent pour ses beaux yeux. Elle qui choisit le vaincu. Puis, ces mots aujourd'hui: «Nous n'avons pas officiellement cassé, Jérôme et moi, depuis. On m'a dit que Yannick est en prison aujourd'hui.»

Il y a les inimitiés entre enfants, les méchancetés entre ados, les clans. Il y a les vols répétés de babioles avec une copine chez Jean Coutu. «On n'avait pas d'argent, pas d'emploi. Pas d'identité, pas de rôle dans la société. On était impuissantes, adolescentes. Discréditées. On s'appropriait le monde dans la perversité pour combler le sentiment de ne rien vivre et de n'avoir rien vécu, la terrible conscience qu'on avait de nos quinze ans.»

Il y a les premières menstruations. Et la première relation sexuelle... avec le chum d'une amie. Pourquoi pas: «Il était un garçon et j'étais un vagin.» Pourquoi ne pas le faire une fois pour toutes, ce sera fait. «Je me suis couchée sur le lit, sur le dos, en me disant que, après, je serais débarrassée. De cela, de lui, de ma virginité.» Résultat: tandis que le gars entre et sort en elle comme une «machine à coudre», elle attend que ça passe. «On avait les yeux fermés; moi, c'était pour pleurer, lui, c'était pour se concentrer.»

Il y a cet amour gâché dont elle ne se remettra pas, la fuite en avant, la dépression. Le suicide d'une amie, aussi. Et l'avortement d'une autre copine, auquel elle a assisté de près et qui lui est resté dans la gorge: «J'avais vu, moi, une petite chose passer.»

Il y a tout le reste. Tout ce qu'elle ne dit pas et qu'on devine, parfois. Tout le reste de la vie qui l'attend, ensuite. Tout ce qu'elle ne connaît pas, qui lui fait peur, l'angoisse. Jusqu'à provoquer des rêves de meurtres ensanglantés.

On a beau avoir grandi dans la ouate, loin de la misère et des guerres, on a beau vivre dans une société ouverte, permissive, il y a toujours cette voix, là, à l'intérieur, qui appelle dans la nuit. Ce besoin d'aimer, d'être aimé. Ce besoin de se sentir vivant, ici maintenant.

C'est ce qui ressort des 40 fragments rassemblés dans Polaroïds. Quarante fragments, courts, concis. Pas d'envolées lyriques, pas d'apitoiement. C'est sobre, peut-être un peu naïf par bouts, mais toujours juste. L'émotion est contenue, compressée dirait-on, juste sur le point d'affluer. Et hop, on change de scène, de polaroïd.

Merci, Sophie Létourneau, pour ces petits bijoux d'instants volés, cet album de la vie en dents de scie.

Oui, une écrivaine est née.


Collaboratrice du Devoir

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Polaroïds

Sophie Létourneau

Québec Amérique

Montréal, 2006, 166 pages