Le poète à l'asile

Or donc, une fois de plus, des manuscrits de Nelligan auront échappé aux institutions québécoises. Le fameux carnet, Daily Remember 1929, acquis par un collectionneur privé il y a sept ans pour 21 000 $, de nouveau dans le trafic, s'est écoulé aux encans cette semaine pour 52 000 $. Acheteur anonyme. Vous et moi n'en verrons pas la couleur.

Bibliothèques et Archives nationales du Québec ont arrêté de miser à 26 000 $. Une somme minime. En 1999, elles avaient déjà laissé filer le même document. Adjugé ailleurs! Et meilleure chance la prochaine fois! En autant que la vie repasse les plats.

Bien sûr, il s'agissait d'un carnet d'asile, moins précieux qu'un manuscrit original raturé par la fièvre créatrice. Le poète reclus à Saint-Jean-de-Dieu retranscrivait ses vers d'antan (en changeant parfois des mots, des variantes éloquentes dans certains cas). Nelligan ajoutait à son propre corpus des vers de maîtres admirés: de Verlaine à Baudelaire, de Fréchette à Mallarmé. Il avait la mémoire encore vive, mais la pulsion créatrice décidément à plat.

Quelle valeur possédait donc ledit manuscrit pour attiser les convoitises? Le poète de La Romance du vin n'avait-il pas déjà tout dit au soir du XIXe siècle? Oui, ces écrits de 1929 tiennent de l'extension. Mais une extension de sa main constitue un double témoignage. Mêlant l'avant et l'après. Avec la fêlure de la maladie au milieu.

Plus volumineux (376 pages) que les sept autres carnets d'asile répertoriés, celui-ci présentait des dessins, des variantes poétiques, des commentaires. Vraiment précieux, avec une valeur émotive ajoutée. Rares sont les vestiges littéraires de ce poète, dont les rimailleurs en herbe fleurissent encore la tombe au Cimetière Côte-des-Neiges...

Oh! Les Archives Nationales possèdent bien trois petits carnets de l'époque recluse, moins intéressants, plus maigrelets que celui qui passa cette semaine d'une main privée à une autre. Deux autres calepins, provenant du fonds Wyczynski — un de ses exégètes — sont à l'université d'Ottawa. L'université Laval (à travers le Fonds Luc Lacoursière) en détient un autre. Restent deux possessions privées, dont celle du récent acquéreur.

Nos Archives Nationales ont-elles les moyens de mettre la main sur les trésors de nos manuscrits littéraires? Non, de toute évidence. Reste à augmenter les budgets d'acquisition des collections patrimoniales. Déjà en 2004, un autre carnet de Nelligan leur avait échappé, faute d'avoir pu hausser la mise. Que la ministre de la Culture ait émis un avis d'intention de classement devrait permettre de garder au présent manuscrit au Québec et de suivre le fil de son parcours. Tant mieux. Mais ça ne le rend pas public pour autant. À ce compte-là, la ministre eut mieux fait de l'acquérir en utilisant son budget discrétionnaire.

Du moins n'aboutira-t-il pas, comme tant d'autres manuscrits québécois, en Ontario, aux Archives nationales d'Ottawa, plus riches que leur contrepartie provinciale.

Une vocation de conservation commande des budgets adaptés. La Bibliothèque nationale de France possède dans de tels cas un droit de préséance sur les acquéreurs privés. Et les moyens de ses ambitions. Tel n'est pas le cas chez nous. Pourtant, nos trésors littéraires sont bien moins nombreux qu'en France. On devrait pourvoir se les offrir.

Quant au contexte humain derrière tout ça, il tient de la flamme fragile et de la tragédie pure.

Il n'aura connu que trois années fécondes, le poète du Carré Saint-Louis. Pas une de plus: de 1896 à 1899. Ensuite, Nelligan est hospitalisé à Saint-Benoît, son sort vite scellé et sa voix étouffée.

«Cette tête rasée de jeune homme où des yeux hagards cherchent une intelligence morte à jamais, c'est un peu notre oeuvre», écrivait sur lui le critique Marcel Dugas en 1919. Les poètes s'abîment toujours les ailes à la médiocrité des autres.

Nelligan est transféré à Saint-Jean-de-Dieu en 1925, sous le matricule 18136. Dès cette époque, les admirateurs commencent à affluer au portillon pour lui demander un petite signature et la dédicace si you plaît, tout excités de respirer un moment le même air qu'un grand poète. Ce poète eut-il l'oeil éteint, électrochocs aidant.

Ses écrits d'asile n'ont vraiment été conservés, semble-t-il, qu'à partir de cette date charnière. La peur collective entourant la maladie mentale n'a été quelque peu secouée qu'au premier quart du XXe siècle. L'époque s'ouvrait vaguement. Du moins, Nelligan y gagna-t-il de la compagnie. Les écoliers, les curieux, les écrivains, les infirmières venaient l'entendre déclamer quelques vers, en signer d'autres. Il s'acquittait de la tâche avec courtoisie et détachement, avant de s'abîmer de nouveau dans son rêve intérieur.

À l'hôpital, il passait pour docile, serviable. Anéanti derrière ses barreaux, le poète maudit. Envolé, le jeune homme à la crinière folle, l'espoir littéraire propulsé vers la gloire. Le matricule 18136 effectuait de bon gré les commissions des autres. Ses biographies en témoignent et ça vous fend le coeur.

Les visiteurs admiraient dans le Nelligan éteint, prématurément vieilli, celui qu'il aurait pu être, le génie fauché en plein vol. Ce côté romantique du destin nelliganien «sombré dans l'abîme du rêve» comme son Vaisseau d'or, n'en finit plus de frapper les esprits. D'où la porte ouverte sur sa légende, par delà la portée de son oeuvre.

On l'imagine d'ici avec son petit crayon de plomb, réécrivant Le Vaisseau d'or et Soir d'hiver, histoire d'accommoder la galerie, ou pour se convaincre que non, il n'était pas mort dans sa tête, juste engourdi. Mais pouvait-il vraiment se leurrer?

«Ce fut d'abord un grand mal de dents. Puis on m'a guéri de ça. Mais j'étais fini», confiera-t-il un jour, lucide. Ses carnets répètent la même chose. On aurait aimé consulter ce calepin d'asile, pour respirer à la fois le souffle de sa poésie et le vent de son naufrage. Mais le Québec n'a pas su y mettre le prix. Misère!

otremblay@ledevoir.com