Plus qu'une nation

En adoptant récemment une résolution reconnaissant la nation québécoise, le premier ministre Stephen Harper croyait probablement mettre un terme à la discussion. Un vote au Parlement et l'affaire serait réglée. Mais il n'en va pas des nations comme du nom de l'avenue du Parc: il suffit de vouloir s'en débarrasser pour finalement relancer le débat. C'est qu'elles sont teigneuses, les nations! Quoi de plus sensible et de plus profond que ce qui unit un peuple et fait son identité dans le monde? Dès que nous quittons le Québec, c'est en effet en tant que Québécois que nous entrons en contact avec le monde.

Les lettres publiées dans ce journal, comme celles que m'ont envoyées plusieurs lecteurs la semaine dernière sur un éventuel référendum écossais advenant l'élection du Scottish National Party à Édimbourg, montrent bien que l'entreprise qui consistait à vouloir en finir avec cette discussion et «passer à autre chose» était vaine.

En réalité, l'élection de Stéphane Dion à la direction du Parti libéral du Canada pourrait contribuer davantage à relancer ce débat que toutes les résolutions du Parlement canadien. On sait en effet que le nouveau chef a toujours rejeté du revers de la main toute tentative de reconnaissance de la nation québécoise, jusqu'à ce qu'il soit récemment pris de court par le geste de Stephen Harper et l'insistance de Michael Ignatieff. C'est alors que l'habile professeur a sorti de sa poche cette idée de «nation sociologique». Le Québec, dit-il, serait une nation sociologique mais pas politique.

Je me suis demandé comment mes amis écossais réagiraient si on les traitait ainsi de «nation sociologique», eux que la reine d'Angleterre (et donc du Canada) a toujours qualifiés de nation sans le moindre adjectif qualificatif. Eux qui se sont battus pendant des décennies pour retrouver un lieu d'expression justement politique, le Parlement de Holyrood.

On s'étonne d'entendre un ancien universitaire manier les concepts avec autant de légèreté. On ne fera avaler à personne que le Québec, qui a eu un représentant à Londres avant le Canada, qui possède une délégation à Paris avec un statut diplomatique et qui est membre à part entière de l'Organisation internationale de la Francophonie, puisse relever de la simple sociologie. Si la nation québécoise n'était que le lieu d'une organisation sociale et culturelle particulière, on se demanderait alors pourquoi le Québec possède un des plus vieux parlements d'Amérique, lieu par excellence d'expression d'une volonté politique. À quoi servirait en effet ce parlement si nous n'étions qu'une catégorie sociologique comme les femmes, les homosexuels ou les amateurs de bingo, qui, vous l'aurez remarqué, n'ont pas de parlement et n'en ont jamais exigé un? La Société Saint-Jean-Baptiste suffirait amplement à la tâche.

***

Ce débat a finalement du bon en ce qu'il aura forcé tout le monde à prendre position sur un sujet essentiel. Je m'étonne pourtant qu'un argument ait été escamoté. Cela peut paraître prétentieux, mais j'aurais envie de dire que la nation québécoise n'est pas seulement ouverte à tous ceux qui habitent le territoire du Québec, elle est aussi en quelque sorte plus qu'une nation. En effet, le Québec est le seul État dans le monde qui soit garant de la survie d'une civilisation française en Amérique. Au-delà des pays et des gouvernements, le continent américain s'est décliné dans l'histoire sur les modes amérindien, anglo-saxon, hispanique, lusophone et français. Les Français ont créé sur ce continent une façon qui leur est propre d'entrer en contact avec ses habitants, d'y vivre et d'y appréhender le monde.

Or le Québec est à cette Amérique française ce qu'Israël est aux Juifs et à leur héritage, l'Arménie aux Arméniens, le Kurdistan irakien aux Kurdes, l'Irlande aux Irlandais et l'Écosse à l'immense diaspora écossaise. Le Québec est porteur non seulement de sa propre destinée mais aussi d'un héritage historique qui le dépasse. Il traîne derrière lui le poids historique de toutes les communautés françaises d'Amérique qui, nulle part ailleurs, ne jouissent, pour perpétuer leur mémoire, d'un État où elles sont majoritaires. Vous noterez d'ailleurs que les peuples que j'ai mentionnés, qui ne sont pas encore indépendants, sont tous plus ou moins tentés par l'idée. Beaucoup plus, à tout le moins, que les Hongrois de Slovaquie ou les francophones de Belgique, par exemple. C'est qu'ils portent sur leurs épaules une responsabilité historique particulière.

On pourrait dire que le Canada est lui aussi garant de cet héritage. C'est probablement ce qu'ont cru nos ancêtres qui se sont engagés de bonne foi dans la fédération canadienne en 1867. Presque un siècle et demi plus tard, on peut malheureusement imaginer le jour où le Québec ne représentera plus que 20 %, 15 % ou 10 % de la population canadienne. Comme le répète souvent le collègue Jean-François Lisée, les tendances démographiques canadiennes tendent de façon apparemment irréversible à minoriser toujours un peu plus le Québec. Ce que d'aucuns appellent le misérabilisme des Québécois ne vient pas de nulle part. Il est même en quelque sorte inscrit dans la structure du Canada depuis ses débuts.

Lorsque Stéphane Dion s'étonne naïvement qu'un Québécois puisse devenir chef d'un grand parti canadien sans parler parfaitement l'anglais, il oublie que ses ancêtres ne réclamaient pas le droit à un accent mais bien à un pays où la pérennité de cette Amérique française serait assurée.

Les Juifs n'ont pas fondé Israël uniquement pour ceux qui y vivent mais aussi pour tous les Juifs du monde qui savent que, même si un jour ils ne parlent plus hébreu, existera dans l'univers un État dont ce sera la langue officielle et qui sera surtout porteur de cette mémoire. Les Irlandais perçoivent l'Irlande ainsi, comme la patrie d'une gigantesque diaspora et le témoignage d'une culture dont la survie et le développement dépassent de loin le sort de ceux qui y habitent.

Au-delà des débats abstraits, c'est aussi cela, le Québec. On dira que ce n'est qu'affaire de symboles. Mais les nations sont-elles faites d'autre chose?

crioux@ledevoir.com
28 commentaires
  • Bernard Frappier - Inscrit 15 décembre 2006 00 h 00

    Une vague d'espoir venue des profondeurs

    Bonsoir M. Rioux

    Je tiens à vous féliciter pour la profondeur de votre texte et vous remercier pour l'espoir qu'il véhicule.

    Quelle bouffée d'air frais en comparaison avec les discours tenus par certains fédéralistes.

    Surtout quelle vibrante justesse dans les mots en comparaison avec ceux des dénigreurs patentés qui salissent tout ce qui touche au monde québécois.

    JE ME SOUVIENS de cette belle histoire d'un peuple en marche vers sa liberté, dans le respect de lui-même et des autres et JE ME RÉJOUIS de la modernité de ses aspirations.

    Votre texte est un miroir juste dans lequel les Québécois peuvent se regarder avec fierté et grâce auquel ils peuvent échapper aux déformations malsaines des pisse-vinaigre et des envieux qui, avec une régularité de métronome, cherchent à éteindre la flamme identitaire qui les anime.

  • Catherine Paquet - Abonnée 15 décembre 2006 06 h 38

    Plus qu'une nation

    M. Rioux,
    Merci pour ces excellentes réflexions sur le Québec comme gage de la survie du français en Amérique. Votre texte m'inspire trois remarques. J'essaierai de les élaborer sans être trop long.

    1- On ne peut pas dire que le Québec soit le seul lieu où se reconnaissent ceux qui utilisent le français à l'instar d'Israël ou de l'Écosse pour leur langue. La France, la Belgique, la Suisse peuvent également revendiquer ce rôle. C'est d'ailleurs vers ces pays que regarderont les francophones québecois quand ils auront atteint les pourcentages de population que vous entrevoyez.

    2- Quand le Québec ne représentera plus que 10% ou moins de la population du Canada, il me semble que la notion de ce foyer mondial du parler français que vous prônez sera devenu bien pâle et bien faible. La vacillante flamme du français en Amérique ne représenterait plus qu'un minime .001% du continent. Surtout si votre stratégie contribue à décourager les francophones et francophiles partout ailleurs au Canada, et que le Canada, comme il faudrait s'y attendre en cas de rupture politique devenait officiellement unilingue anglais. Vous avez oublié de dire que le Canada fait également partie de la Francophonie et qu'il en est le deuzième contributeur financier. Vous avez aussi oublié de dire que l'élection de M. Dion comme leader de l'opposition à Ottawa contribue à accréditer l'idée qu'il deviendra de plus en plus difficile, sinon impossible, d'aspirer à devenir premier ministre de ce pays sans au moins parler correctement le français. Stephen Harper a contribué, pour sa part, à faire comprendre et accepter cela aux canadiens qui ne s'en étaient pas encore aperçu.

    Est-ce que vous ne croyez pas que toute l'énergie et tous le temps précieux qui sont consacrés à débattre et à redébattre de ces questions ne seraient pas beaucoup mieux employés à mobiliser toutes les bonnes volontés au Canada, et il y en a, pour que le Canada, seul membre à la fois de la Francophonie, du G-8, du Commonwealth et de l'Alliance du Pacifique, intensifie son bilinguisme et se fasse partout l'artisan et le défenseur du français sur la planète.

    3- Vous dites que ces comme québecois que l'on se fait reconnaître à l'étranger. Vous êtes sûrement un des rares canadiens, québecois, ontariens ou néobrunswicois qui n'aient pas reconnu que c'est surtout et presque toujours que c'est comme canadiens que nous nous faisons saluer le plus chaleureusement en Europe, comme en Afrique et ailleurs, même chez les francophones. Si vous allez aux Pays-Bas, par exemple, vous ne pourrez pas échapper à l'affection que les citoyens portent aux canadiens. Il n'y a pas un pays d'Afrique, même et surtout les francophones, où vous ne serez pas accueilli dabord comme canadien.

    Georges Paquet

  • Jean Laporte - Inscrit 15 décembre 2006 07 h 17

    Merci

    Merci beaucoup...pour un beau texte qui rassemble plusieurs nobles sentiments et remet les pendules à l'heure de façon magistrale. Simple mais droit au but!

  • Pierre-Paul Roy - Abonné 15 décembre 2006 08 h 05

    La Souveraineté...yes sir!

    Bravo monsieur Rioux, voilà le texte d'un homme d'État. Oui, Steven Harper a posé un geste dont il n'attendait pas la suite. Ce qu'il a fait, c'est sensibiliser la Majorité des Québécois à l'urgence de la Souveraineté du Québec. À une nation, il faut un pays.

  • victor-lévy beaulieu - Inscrit 15 décembre 2006 08 h 09

    Plus qu'une nation

    Cher Christian Rioux,

    B texte que le vôtre dans le Devoir de ce matin. Je vous en félicite et en profite pour vous souhaiter de joyeuses fêtes... nationales, et pas rien qu'au sens sociologique!

    Victor-Lévy Beaulieu