Ti-galop sur la planche à pain

Un plancher, une chaise et deux pieds, de quoi mettre de l’ambiance dans un party. L’harmoniciste Alain Lamontagne m’enseigne les rudiments du tapia en s’accompagnant de son «épi de maïs» à six côtés.
Photo: Jacques Nadeau Un plancher, une chaise et deux pieds, de quoi mettre de l’ambiance dans un party. L’harmoniciste Alain Lamontagne m’enseigne les rudiments du tapia en s’accompagnant de son «épi de maïs» à six côtés.

C'est la première fois que je rencontre quelqu'un qui fait parler les planchers. J'en connais qui font jaser les morts, rire les marionnettes, philosopher les animaux, mais les planchers? Chacun sa spécialité, et celle d'Alain Lamontagne ne se résume pas à la podorythmie, un terme qu'il a inventé sans s'attribuer pour autant la paternité de cette forme de percussion, aussi vieille que le monde est capable de marcher. «C'est comme sur la peau d'un conga, tu vas chercher des notes sur ton plancher», m'explique le percussionniste, harmoniciste, conteur et porte-parole de l'événement Joyeux Décembre, au coeur du Plateau Mont-Royal.

On lui donne le nom de gigue, de flamenco, de claquette, de tapia, de tapage, frappage ou cognage de pieds et de pas d'accord. «C'est pour ça que j'ai inventé podorythmie! Le pas d'accord, ça doit faire référence aux voisins qui ne sont pas d'accord ou alors au pas d'accordement... En tout cas, c'est fait pour accompagner la musique!», ajoute l'harmoniciste.

Alain Lamontagne ne peut s'empêcher de joindre ses lèvres sur son harmonica et au petit trot s'en va le cheval avec ses grelots. « Il faut que tu retiennes ce que dit le plancher, insiste Alain. Le plancher dit: ti-galop, ti-galop. Tape, talon, pointe, tape, talon, pointe. Lâche le mental, ça va aller tout seul.» C'est vrai pour plein de choses dans la vie: si tu veux suivre la musique, laisse la musique te montrer le chemin. Et le cheval est capable de rentrer seul à l'écurie, vieille sagesse populaire.

Exercice anticellulite
Le podorythmiste est formel: on apprend à jaser des pieds comme le reste, avec persévérance et en y mettant du temps et de l'énergie, en tombant et en se relevant. «À raison de quatre heures par jour, tu peux devenir bon. Ce n'est ni simplet ni facile comme instrument. C'est comme apprendre à marcher: on commence par ramper, puis on passe à quatre pattes, puis on marche et on court», dit celui qui a commencé le 14 juillet 1959, à l'âge de sept ans, à s'exercer sur le plancher. Venue du plus profond de nos campagnes québécoises et acadiennes, la podorythmie était d'abord une forme de percussion de «pauvres». «Tout le monde a un plancher et une chaise», fait remarquer Alain.

Tout comme les cuillères, la podorythmie servait le violoneux-gigueux qui n'avait pas d'autre instrument et qu'on jouquait sur une chaise, puis sur la table de la cuisine qui devenait une caisse de résonance.

«Chez les jeunes, il y a un regain d'intérêt pour le trad, mais chez les vieux, ça sonne encore comme la misère. Il faut dire qu'ils en ont mangé pas mal avec la tourtière! Les jeunes ne sont pas pris avec cette connotation-là... »

Première surprise en apprenant les pas que m'enseigne Alain Lamontagne: tous les muscles du corps sont mis à contribution et la technique exige une excellente coordination. Le corps droit, les oreilles molles, les abdos répondent présents et les jambes batifolent, adoptent la cadence doucement.

J'ai l'impression d'avoir les guides d'une sleigh entre les mains. Hue, cocotte, hue! Tac-a-tac-tac-a-tac. «C'est excellent contre la cellulite, lance Alain. Il ne doit plus t'en rester beaucoup!», ne puis-je m'empêcher de...

La musique parle à l'âme, les mots à l'esprit et le rythme au corps. Alain fait les trois, en plus d'être «porteur de tradition», un lourd métier. Depuis 16 ans, il a enseigné à plus de 200 000 enfants du Québec à taper du pied, jouer de l'harmonica et conter une histoire, en milieu scolaire.

«Après les policiers qui viennent leur parler de la drogue et la travailleuse sociale qui distribue les condoms, je te dis qu'ils sont contents de me voir débarquer! Je donne des ateliers pédagogiques mais je ne le dis pas aux enfants... ça gâche le plaisir! J'ai remarqué que ceux qui avaient de la difficulté à faire droite-gauche-droite-gauche avec leurs deux pieds sont aussi ceux qui ont le plus de difficulté à l'école... » Taper du pied pour viser le sommet... Logique.

Les quatre fers en l'air
Percussionniste de talent, les babines ruinées mais heureuses, Alain Lamontagne a commis cinq disques, joué avec Vigneault, Paul Piché, Mes Aïeux, René Lussier, Loco Locass et même l'Orchestre symphonique de Montréal. Il ne porte pas de fers à ses souliers de cuir. «J'aime le son cuir-bois. Mais on peut obtenir un tout autre son avec des Nike et un plancher en linoléum!», dit-il en flirtant avec l'accommodement raisonnable. Vous me donnerez des nouvelles du son «talons aiguilles-planche à pain Ikéa». Selon Alain, la podorythmie a été inventée: a) parce que, contrairement aux gitans, nous ne claquons pas des doigts; b) parce que l'Église nous interdisait de nous toucher; c) parce que ça dégèle les pieds.

Peu importe, la podorythmie s'adapte tant au trad, au rap, au trash et au hip hop qu'au jazz. Toujours dans l'abandon mental, le plus zen possible. «Mes plus grandes passes de pieds, je les ai quand je laisse aller, constate le tapeux. J'ai une charge d'énergie et une décharge avec le sol. Ça se transfère constamment. Ça devient mantrique!» Alain me fait la démonstration d'un quatre-temps sur du rap ou du jazz.

Et il me parle de son plancher, dont il possède des copies aux îles de la Madeleine, en Bretagne, à Paris et à Dakar, pour ne pas avoir à le transporter lors de festivals. Son plancher, une planche de contreplaqué de 12 couches de merisier, est fabriqué sur mesure. Il s'accompagne également d'une chaise en chêne très lourde pour lui donner du poids sur scène. La recette est éprouvée, les résultats s'entendent à l'oreille nue.

Et les sourires, alors, là, j'vous dis pas. Un sourire à quatre-temps qui vous traverse la différence en moins de deux.

cherejoblo@ledevoir.com

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Visité: le site www.joyeuxdecembre.com. On peut y voir Alain Lamontagne jouer de l'harmonica en tapant du pied. Contagieux. Et si la contagion vous gagne, vous pouvez suivre un cours gratuit demain, de 13h30 à 15h, à la Salsa, 936, avenue du Mont-Royal Est, 3e étage. Entrée libre pour les huit ans ou plus mais inscriptions au Tél: 514 522-3797 (poste 26). Dimanche, le syndicaliste Gilles Garand vous initie à l'harmonica au même endroit, même heure. 5 $ pour entrer mais vous conservez l'harmonica dans lequel vous avez bavé... Inscriptions au même numéro.

Joyeux décembre «revisite le patrimoine culturel et propose des activités qui favorisent l'échange et le partage dans un cadre urbain et festif». Mais c'est beaucoup plus chaleureux en vrai que sur papier. Spectacle de clôture d'Alain Lamontagne à la Taverne Normand, le vendredi 22 décembre à 20h30.

Acheté: un harmonica à 5 $ pour mettre dans le bas de Noël de mon B. Les cuillères, ce sera pour l'an prochain.

Assisté: à la pièce de théâtre Petit Monstre à la Maison Théâtre avec mon B. Ça s'adresse aux trois-huit ans et mon trois ans riait à gorge déployée. Pas loin de moi, il y avait Stéphane, le beau gars des Aïeux, qui chante Dégénérations, savez, le chum d'Hélène dans Rumeurs... pas seul, évidemment, mais pas avec Geneviève Brouillette non plus!

Parlant couples, devinez qui est le véritable monstre de cette pièce pour enfants? Je vous le donne en mille: la mère de famille québécoise qu'on ne voit pas mais qui engueule son mari au téléphone. Le mari tremble, le petit monstre tremble et monsieur B m'en a parlé pendant une semaine. Après ça, on dira qu'on ne vit pas dans un matriarcat domestique. Jusqu'au 7 janvier. % 514 288-7211.

Lu: le livre Décembre ou les 24 jours de Juliette à mon B, qui a bien aimé cette histoire joliment illustrée d'Hélène Desputeaux (Les 400 coups). C'est là qu'on réalise que Noël, ce n'est pas la fête du petit Jésus mais bien l'attente du père Noël déclinée de 24 façons différentes.

Dévoré: le deuxième tome de la trilogie Magasin général des bédéistes Français Loisel & Tripp (Casterman). C'est gourmand, ça sent Noël, la neige, et ça me fait penser à mon défunt grand-père qui savait trapper le lièvre, taper du pied, mais qui n'aurait pas su l'épeler. Un beau cadeau pour les nostalgiques. Mixer la marmelade de lapin aux oignons caramélisés et les truffes au chocolat avec le Québec des années 20, faut le faire!

Tapé: du pied en attendant que le technicien de Vidéotron me réponde. Je m'en viens bonne en ti-galop. Depuis quelques semaines, Vidéotron perd des courriels dans l'espace. Ça n'arrive pas qu'à moi, ça arrive aussi aux autres et comme nous sommes quelques centaines de milliers d'abonnés... Le père Noël, lui, n'a pas d'excuses lorsqu'il égare les lettres des enfants. Et il a intérêt à ce que ça n'arrive pas trop souvent. Sinon... couic! Fini, Noël!

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Ceci n'est pas un blogue

Aimer pour l'éternité
Mon amie A., avant de partir en voyage, a souhaité un joyeux Noël à son grand-papa: «Je te souhaite de mourir cette année, grand-papa.» Il l'a remerciée du fond du coeur. Il suffit de si peu pour faire plaisir. Et c'est la pensée qui compte.
Nos 36 cordes sensibles, bis
J'adore qu'on me parle de «nous». Je me rappelle avoir lu Les 36 cordes sensibles des Québécois du publicitaire Jacques Bouchard lorsque j'étais à l'université; une lecture quasi obligée pour quiconque se destinait aux médias. Trente ans plus tard, Bouchard a remis ça avec Les Nouvelles Cordes sensibles des Québécois (Les intouchables). Ce qui a changé? Le très respecté publicitaire, décédé en mai dernier, n'est plus là pour défendre son ouvrage. Mais ça, il ne l'avait pas prévu.

Pour le reste, sans être une étude scientifique rigoureuse, cet essai n'en demeure pas moins intéressant à plus d'un égard. D'abord, on y définit ce qu'est un Québécois de souche par les six racines vitales qui tiennent compte du patrimoine génétique, culturel et historique, soit: de souche terrienne, l'état de minorité, géographiquement nord-américain, de religion catholique, d'origine latine et d'ascendance française. Nous sommes les seuls Latins nordiques au monde et Bouchard veut savoir, d'un angle anthropologique, ce que nous aimons, ce qui nous définit, ce qui nous meut, comment nous pensons et pourquoi nous ne faisons rien comme le ROC. Nous travaillons moins, regardons plus la télé, consommons davantage de calmants, faisons moins d'exercice, produisons plus de déchets mais mangeons plus de yogourt.

Bien sûr, l'ouvrage de Bouchard choquera tous ceux qui y chercheraient une forme d'accommodement raisonnable. Si votre grand-père n'est pas né sur une terre à bois au fin fond de Roberval, il y a de fortes chances que vous vous sentiez exclu, voire trahi par le terme «nation», une belle patate chaude qui alimentera les discussions du temps des Fêtes. Et c'est aussi la faiblesse du livre, peu représentatif d'une réalité multiethnique, surtout en milieu urbain.

Les cordes sensibles qui ont disparu depuis la dernière édition? Le complexe d'infériorité, le bas de laine, l'étroitesse d'esprit, l'antimercantilisme, le mysticisme, la xénophobie, le manque de sens pratique. Celles qui sont apparues? Le mercantilisme, la tolérance (qui explique l'accommodement raisonnable), l'entreprenariat, le scepticisme, l'hédonisme, la tergiversation. Comme une corde sensible doit faire vibrer plus de 50 % de la population et que les baby-boomers forment le groupe le plus important en ce moment, ces derniers se saisiront sans doute mieux à la lumière des explications du publicitaire.

À compter de 2015, la population francophone du Québec si bien décrite par Bouchard sera en voie d'extinction. Il sera temps d'écrire une nouvelle version du livre, signée par un certain Nguyen du Lac-Saint-Jean.

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