Prendre la mesure des deux solitudes

Bon cop, bad cop, le plus grand succès populaire du cinéma québécois, paraît en DVD mardi prochain. Roméo et Juliette, le pire film québécois de l'année, sort en salle aujourd'hui. Cette semaine encore, le Toronto International Film Festival Group dévoilait son top-10 du cinéma canadien pour l'année 2006, établi par un jury composé de spécialistes, de producteurs et de cinéastes, issus du Québec et du ROC (rest of Canada). Surprise: Bon cop, bad cop y brille par son absence. Tout comme Roméo et Juliette, admissible seulement l'an prochain, mais restons calmes.

Quoique, à l'issue d'un exercice démocratique de la sorte, tout soit possible. À preuve: un film négligé des jurés québécois, soit l'outrageous comédie Trailer Park Boys, de Mike Clattenburg, était un des chouchous de leurs homologues canadiens qui, par la force de leurs voix, l'ont fait accepter dans le top-10. La farce, comme on dit, n'a pas «pogné» auprès du cinéaste Jean-Marc Vallée (C.R.A.Z.Y.) et de ma consoeur Manon Dumais, de l'hebdomadaire Voir: «C'est en voyant des films comme ça que je prends la mesure des deux solitudes», me confiait-elle cette semaine. «Il y a quelque chose dans l'humour canadien qui m'échappe complètement.» Jean-Marc Vallée, joint hier chez lui, abonde dans ce sens: «Je m'attendais à pire. Je dois lui reconnaître une certaine intelligence, mais ça ne me parle pas du tout.»

Dans l'éventail d'une cinquantaine de productions qu'elle a dû regarder afin de dresser la liste de ses dix champions, Manon Dumais a de loin préféré les documentaires aux fictions. Au final, les documentaires Monkey Warfare de Reginald Harkema, Sharkwater de Rob Stewart et Manufactured Landscapes de Jennifer Bainchwal (qui prend l'affiche ce week-end) ont trouvé leur place dans la liste. Vallée ne tarit pas d'éloges au sujet de ce dernier documentaire, qui porte sur la démarche et l'oeuvre du photographe canadien Edward Burtynsky: «La cinéaste nous fait faire un tour du monde extraordinaire. Les compositions, le style, sont d'une très grande qualité. On sent le désir de faire plus que de simplement donner un bon show.»

Vallée, comme Dumais, a pris la mesure, au fur et à mesure de l'exercice, de la tiédeur relative de l'éventail et de l'isolement de nos deux solitudes. «La nôtre se porte mieux», conclut le cinéaste de Liste noire en soulignant toutefois que le cinéma documentaire est plus fort au Canada et que le cinéma de fiction est plus fort chez nous. Cela étant, le top-10 comprend seulement trois films québécois cette année: Congorama, de Philippe Falardeau, Un dimanche à Kigali, de Robert Favreau, et Sur la trace d'Igor Rizzi, du néo-Québécois Noël Mitrani, attendu en salles début 2007. Rechercher Victor Pellerin de Sophie Deraspe et Que Dieu bénisse l'Amérique de Robert Morin, chaudement accueillis ici, sont hélas passés sous le radar, au bénéfice de The Journals Of Knud Rasmussen de Zacharias Kunuk et Norman Cohn, qui ouvrait le dernier Festival de Toronto, puis de Radiant City de Gary Burns et Away From Her, premier long métrage de la comédienne Sarah Polley, toujours inédits au Québec.

Si le cinéma québécois a du mal à percer le ROC, celui du ROC ne déboule jamais chez nous autrement qu'en sourdine. Dans les milieux professionnels cependant, Vallée constate que les artisans canadiens connaissent beaucoup mieux le cinéma québécois que l'inverse: «Ils sont très curieux et respectueux de notre cinématographie. Ils sont aussi envieux de notre succès, et ça se comprend, mais je reste étonné du niveau de connaissance qu'ils ont de notre cinéma. En revanche, si je demande à des gens du milieu du cinéma québécois ce qu'ils pensent de It's All Gone Pete Tong, de Michael Dowse, la majorité ne saura même pas de quoi je parle.» Et si la méconnaissance nourrissait la solitude?

Outre Manon Dumais et Jean-Marc Vallée, le jury comprenait également les cinéastes Thom Fitzgerald (3 Needles) et Aubrey Nealon (A Simple Curve) ainsi que le producteur David Hamilton (Water), dont les oeuvres respectives figuraient, comme C.R.A.Z.Y., au palmarès de 2005. Aussi: Lorraine Clark (productrice), Helen Du Toit (programmatrice, Vancouver Film & Television Forum), Liz Jarvis (productrice, Seven Times Lucky), Raymond Massey (producteur, Whale Music) et Marguerite Pigott (programmatrice, TIFF).

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Déjà sept ans que Danny Lennon débobine des courts métrages au Monument-National. Le programmateur remet ça lundi soir avec un programme de films provenant de France, d'Irlande, du Danemark, des États-Unis, du Canada et du Québec. En guise de pièce de résistance, la première mondiale de Lotto 6/66, du Québécois Dominic Laurence James. Les portes ouvrent à 18h30, les projections débutent à 20h15. Prix d'entrée: 5 $.

Collaborateur du Devoir

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