Mieux-être - De la culture

J'aime bien Mark Twain, surtout le personnage qu'on en faisait dans Star Trek Generation: je lui trouvais un petit air de Marc Laurendeau, du défunt groupe humoristique Les Cyniques, qui me réjouissait. J'y ai aussi apprécié le Freud et son «sometimes a cigar is just a cigar» qu'on nous présentait, mais ça, je pense que c'était avec Janeway. Oui, la culture populaire, la télévision et les romans à succès servent aussi à propager de la culture (c'est-à-dire du passé) et, disons, une forme d'éducation, si on croit que la connaissance partagée est de l'éducation.

Remarquez, quand je partage ici des connaissances avec vous, je n'ai pas la prétention d'éduquer. Il y a une rigueur propre aux pédagogues qui n'est pas demandée aux journalistes, et encore moins aux chroniqueurs. Encore faut-il définir la rigueur, mais on n'en sort plus, et si je veux vous citer Mark Twain, il serait temps que j'aboutisse. Partageons un peu de culture, alors...

Nous nous promenions au rayon des cartes de souhaits humoristiques quand nous sommes tombés sur cette citation. Voyez-en la version originale de Mark Twain: «Aging is a question of mind over matter; if you don't mind, it doesn't matter.» À ma collègue de la télé qui me harcèle pour connaître l'âge que le calendrier vient de m'attribuer, j'ai cité Émile Ajar: «Quand vous êtes un musicien, le piano ou le violon, vous pouvez continuer jusqu'à 80 ans, on vous compte pas, mais quand vous êtes une femme, c'est d'abord et toujours des chiffres. On vous compte. La première chose qu'ils font avec une femme, c'est de la compter.» C'est dans L'Angoisse du roi Salomon, ce livre délicieux. Je n'ai pas 80 ans, mais quand on sait ce qu'on fait de l'âge des femmes à la télé, on se retient un peu, non? Je retiens donc le temps qui passe.

On compte... On compte les années, ce sera bientôt 2007. Sera-t-on plus humains, plus équilibrés rationnel-émotionnel? On évolue si lentement! Peut-être tomberez-vous sur le livre de Gabrielle Rubin dans les librairies. Plus tôt cette année, elle a publié chez Payot Pourquoi on en veut aux gens qui nous font du bien. Psychanalyste, elle enseigne à la faculté de médecine à Paris. Médecine et psychanalyse, c'est toujours un mélange intéressant.

Elle révèle que le don est idéalisé dans notre société. Le don doit être gratuit. Penser autrement est mal vu: on vous dira avare, manquant de générosité. Alors qu'en étudiant le don, dans le temps et sur la Terre mais aussi par ses dégâts dans la famille, on s'aperçoit qu'il y a l'absolue obligation de rendre un équivalent pour tout présent. Pourtant, ce code dissimulé dans notre société est un tabou. «Celui qui refuse à l'autre le plaisir de s'acquitter de sa dette ne fait rien d'autre que l'inférioriser et le maîtriser.» Une nuance tout de suite, avant que vous ne remballiez vos cadeaux de Noël: les émotions de reconnaissance, de tendresse et d'amour compensent complètement une dette, c'est un don d'amour partagé. C'est différent quand on donne du sang, un organe, de l'argent ou du temps.

Pour comprendre la provocation de Rubin, il faut savoir que le don a toujours été perçu en fonction de sa gratuité. Les ethnologues et les sociologues ont beau dire que c'est un boomerang, selon l'expression de Jacques T. Godbout (L'Esprit du don, Boréal), on continue de croire que donner est un geste libre qui rapporte beaucoup au donateur.

Rubin nous raconte et démontre que le don peut être toxique si la personne — l'enfant, en particulier — croit qu'elle ne pourra jamais rembourser l'immense dette qu'elle a contractée. Si la dette est méconnue, refoulée, mal évaluée, on vit des troubles psychiques. Amplifier la valeur de ce qu'on a reçu, idéaliser le donateur ou, à l'inverse, minimiser ce qu'on a reçu nous mélange le coeur au point où nos comportements deviennent autodestructeurs.

Par exemple, une personne qui a refoulé et qui ne sait pas à qui rendre un équivalent de ce don immérité pourra faire des dons compulsifs. Ou alors le poids de la dette est insupportable et le masochisme est vécu comme un soulagement. Vous voyez, quand on entre dans l'inconscient, comme cela peut être tordu. D'où l'importance, peut-être, d'apprendre à nos enfants la réciprocité du don, en demandant de rendre de menus services, en leur donnant le sentiment d'être utile, ce qui rétablit une certaine égalité, selon Rubin.

Nous sommes très sollicités en cette période de l'année. Quand on est pauvre et qu'on va chercher un panier chez Moisson Montréal, comment vivre cette réciprocité obligatoire liée au don? Je suis perplexe. Le don social, est-ce une manière d'inférioriser, de maintenir le statu quo social?

Rubin parle du don affectif, pas du don matériel; ce qui m'a frappée, vous le constatez, c'est cette histoire de réciprocité inéluctable du don et l'importance d'en avoir conscience. C'est toujours comme ça avec notre âme, qui a besoin de vérité et qui aime appeler un chat un chat. On y pensera en recevant des cadeaux...
 
2 commentaires
  • Philippe Champagne - Inscrit 16 décembre 2006 22 h 32

    Sur le don

    N'est-il pas écrit quelque part dans l'évangile qu'il y a plus de joie à donner qu'à recevoir?

    Quand je pense à ce Zachée fier de recevoir le Maître chez lui, modeste percepteur d'impôts, haï de tous et méprisé pour sa taille, la vérité était dans le geste.

    J'ai déjà dit à la radio que les riches avaient besoin des pauvres pour plaire à Dieu Qui a mis sur terre des bonnes oeuvres pour que nous les pratiquiions.

    Si on applique la théorie de Gabrielle Rubin à la dette contractée, de la rembourser non seulement soulage notre conscience mais nous fait aussi grandir. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que l'adversité fait grandir?

    Quand en plus on doit s'en prendre à notre pire ennemi, c'est-à-dire soi-même, je soumets que la terre est vraiment l'arène où nous nous qualifions pour le royaume de Dieu.

    Sur ces mots, je ne dirai pas en païen "Joyeux Noël", mais Heureuse Nativité...si la commémoration de cette fête contribue à vous faire naître de nouveau. Je le répète: Felix Navidad.

  • Lucie Auclair - Inscrite 18 décembre 2006 02 h 21

    Des pauvres à qui nous devons beaucoup !

    À Noël, nous fêtons un Dieu qui s'est fait homme et qui a donné sa vie par amour. Et si offrir un cadeau de Noël était une façon, parmi tant d'autres, de dire "Je t'aime" ?

    Quant à ce que ce vous appelez le "don social"... s'agit-il vraiment d'un don ? N'est-ce pas plutôt une façon bien timide de rétablir, avec un succès mitigé, les injustices créées par le niveau de vie trop confortable des uns au détriment de celui des autres ? Ne sommes-nous pas tous responsables du bien-être de tous nos frères et soeurs humains et ce, 365 jours par année ?

    Ces personnes que l'on prétend aider sont-elles vraiment démunies ? Que non ! Ces femmes et ces hommes sans-le-sous sont souvent riches de débrouillardise, de la capacité de se serrer les coudes, de valeurs différentes qui sont tellement importantes dans la création d'un monde meilleur ! Les magnifiques initiatives que sont les cuisines collectives, les groupes d'achat, les magasins-partage, les systèmes de troc,la mise en commun de véhicules automobiles, sont autant de palliatifs à une consommation inhumaine qui fait partie de notre quotidien... Si l'on adopte souvent ces nouvelles habitudes à cause de restrictions financières, il arrive qu'on ait la piqûre de la solidarité, qu'on prenne goût à la fraternité qui émerge de ces pratiques moins individualistes et qu'on en ressorte plus heureux !

    Les plus pauvres donnent généreusement d'eux-mêmes toute l'année durant. Leur payer un souper de Noël est le moindre qu'on puisse faire. Ils ne nous doivent rien. Mais en cette fête de la Nativité du Christ, nous pourrions peut-être prendre le temps de déballer ces tonnes de cadeaux-solidarité que les laissés-pour-compte inventent depuis des années, sans que l'on daigne y jeter le moindre regard !

    Joyeux Noël !

    Lucie Auclair