Le péril vert...

Ce ne sont pas tous les chefs nouvellement élus qui bénéficient d'une lune de miel dans les sondages. L'accession de Stephen Harper à la tête du Parti conservateur il y a quelques années n'avait pas donné à sa formation l'élan que celle de Stéphane Dion insuffle actuellement au PLC.

Mais ce n'est pas non plus parce que l'on se retrouve en état de grâce dans l'opinion publique au lendemain d'une course au leadership qu'on peut présumer des bons sentiments de l'électorat au moment des élections. Jean Charest, qui avait débarqué dans l'arène québécoise avec plusieurs longueurs d'avance sur Lucien Bouchard en 1998, l'avait appris à ses dépens.

Kim Campbell en 1993, John Turner en 1984 avaient également fait faire un bond impressionnant dans les sondages à leurs partis respectifs avant de se retrouver battus à plate couture seulement quelques mois plus tard. Dans tous ces cas, l'impression favorable de l'électorat n'avait pas survécu au test du réel d'une campagne.

Sous cet angle, les adversaires de Stéphane Dion pourraient avoir un certain intérêt à ne pas donner au chef libéral beaucoup de temps pour consolider son image favorable dans l'opinion publique pour avoir davantage de chances de la démolir en campagne électorale. Ce n'est cependant qu'une considération parmi beaucoup d'autres qui vont dans le sens contraire.

***

Dans les faits, dans l'état actuel des choses, le premier effet de la bonne performance de Stéphane Dion dans les intentions de vote pourrait être de repousser l'échéance électorale, que la plupart des observateurs attendaient au printemps, plutôt que de la rendre incontournable.

Même en décodant les sondages avec un circonspection, le gouvernement Harper doit convenir que les ingrédients d'une majorité conservatrice ne sont pas au rendez-vous. À brève échéance, les troupes du premier ministre risqueraient de ne pas faire mieux qu'en janvier dernier et, encore, il s'agit ici du meilleur scénario. L'hypothèse de l'avènement d'un gouvernement minoritaire libéral n'a en effet rien de fantaisiste.

Qu'ils soient portés ou pas sur des élections hâtives, les conservateurs ne sont pas complètement maîtres de leur destinée. Or pour le NPD, une performance lamentable lors des élections complémentaires du mois dernier, combinée à l'effet Dion, donne à un scrutin printanier des allures de voyage à l'abattoir.

Dans les circonstances, on peut désormais considérer Stephen Harper et Jack Layton comme des alliés objectifs contre Stéphane Dion. Dans un premier temps, leurs deux formations ont un intérêt commun et absolu: désamorcer le sujet de l'environnement avant de se présenter aux urnes.

Les faiblesses de Stephen Harper par rapport aux forces de Stéphane Dion sur ce front sont connues. Celles de Jack Layton, qui doit désormais composer avec un chef libéral perçu comme plus vert que lui à sa droite et un Parti vert en bonne et due forme sur son autre flanc, sont encore plus criantes.

Cet automne, le parti de M. Layton a raté le bateau de l'environnement, une erreur qui pourrait avoir des conséquences historiques pour sa formation. Au congrès néo-démocrate du mois de septembre, il a été moins question de changements climatiques qu'au congrès au leadership libéral.

À l'époque, les stratèges néo-démocrates avaient conclu, avec raison, que dans une bataille contre le Parti vert et son nouveau chef Elizabeth May pour le titre de champion de l'environnement, leur formation partait perdante. Ils avaient résolu de contourner l'obstacle en s'investissant dans d'autres champs comme celui de la mission en Afghanistan, où les Verts étaient à peu près absents. Ils n'auront réussi qu'à marginaliser leur formation.

Le NPD n'avait pas prévu que la politique environnementale du gouvernement Harper raterait aussi singulièrement sa cible et encore moins que Stéphane Dion, qui avait fait de ce sujet le thème absolu de sa campagne, allait l'emporter. Surtout, les stratèges néo-démocrates n'avaient pas imaginé que l'environnement allait s'imposer comme un grand thème.

***

Le mois dernier, les néo-démocrates ont eu un avant-goût des conséquences de leur stratégie. Dans London-Nord-Centre, le Parti vert s'est hissé en seconde place largement sur le dos du NPD dont le score est passé de 23 % en janvier à 14 %.

En fin de semaine, un sondage Ekos publié par La Presse et le Toronto Star montrait qu'avec Stéphane Dion, le PLC était en bonne posture pour gruger les appuis du NPD. Ce même sondage confirmait qu'en matière d'environnement, le parti de Jack Layton n'est pas vu comme un joueur. Alors que 35 % des électeurs jugent que le Parti vert est le mieux placé pour gérer ce dossier, suivi de près par les libéraux à 31 %, seulement 13 % s'en remettraient au NPD.

Le dernier parlement minoritaire avait donné lieu à l'élaboration d'un budget libéral/NPD. Conservateurs et néo-démocrates ont dorénavant intérêt à ce qu'un plan vert Layton/Harper résulte du renvoi en comité de la politique environnementale du gouvernement.

Et le Bloc québécois dans tout cela? Sans être aussi vulnérable à l'effet vert que le NPD, puisqu'il dispose d'une base plus concentrée et d'une plus grande présence, la formation de Gilles Duceppe n'est pas imperméable à une corrosion de ses appuis. Le sondage Ekos fait état d'un tassement des appuis au Bloc, mais c'est la montée du Parti vert au Québec plutôt que l'effet Dion qui en serait largement responsable.

À l'instar du NPD, le Bloc a habitué les électeurs à appuyer une formation qui substitue au pouvoir l'influence et l'avancement d'une cause. Dans une campagne électorale où l'environnement mobiliserait davantage les électeurs que la question nationale, cela pourrait lui jouer des tours.

chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.