L'éradication de la misère : Montréal peut-elle y faire quelque chose ?

Un certain scepticisme aura sans doute accueilli le «chantier de coopération» que le maire de Montréal, Gérald Tremblay, vient de créer avec son homologue à Lyon, Gérard Collomb, en vue de faire participer leurs villes à l'éradication de la misère. De grandes villes, il est vrai, estiment désormais être mieux placées que les gouvernements supérieurs pour affronter certains problèmes sociaux — mais l'éradication de la misère?

La métropole, dira-t-on, peine déjà à combler ses nids-de-poule, à rénover son aqueduc et à boucler son budget. Comment pourrait-elle jouer un rôle important dans un pareil chantier? Pourtant, l'entreprise ne serait pas sans précédent. Si Montréal n'avait, durant la crise des années vingt, instauré le «secours direct», on y aurait ramassé par centaines les personnes mortes de faim.

Les gouvernements ont, depuis, assumé la relève, mais d'autres misères, anciennes ou nouvelles, résistent. Au Québec, l'aide de l'État a réduit la pauvreté de moitié, d'après l'Institut de la statistique, ramenant de 35 % à 16 % de la population le nombre des gens laissés sur le carreau. Les forces du marché et les prestations sociales ont peut-être éliminé la grande pauvreté d'autrefois, mais certainement pas la misère d'aujourd'hui.

À Montréal, la prospérité des uns se paie de l'appauvrissement des autres. Ainsi, le coût accru de l'habitation aggrave la situation des gagne-petit et des ménages à revenu fixe. Jusqu'à maintenant, le logement social n'a que fort peu répondu aux besoins de ces citoyens. Si la pauvreté ne se mesure pas au seul état d'un logis, par contre, le logement n'est pas un luxe.

Aussi, bien des gens n'ont-ils qu'un hébergement temporaire. Quand ils ne sont pas à la rue, ils ont, comme on dit, «un lit mais pas de logement». Cette population, souvent jeune, est rarement bienvenue, notamment dans les quartiers commerciaux. Ville-Marie, au mépris de son histoire, vient de les bannir de son arrondissement, y compris au parc Émilie-Gamelin, qui honore cette «Providence des pauvres» du XIXe siècle montréalais.

Ailleurs au Canada
Montréal n'est pas la seule ville du pays à connaître un tel problème. En Colombie-Britannique, Victoria, la capitale, interdit aussi à «ces gens-là» de dormir dans les endroits publics. Cette ville ne compte que 175 lits pour les sans-abri, et plusieurs centaines d'entre eux couchent à la belle étoile. Elle n'a pas les moyens, dit-elle, de tous les loger. Entre-temps, des avocats, agissant à titre gracieux, veulent faire casser l'interdit.

Toronto a fait passer un règlement analogue, mais cette ville s'est aussi engagée à fournir 1000 unités de logement par an dotées d'un soutien financier et social. L'expérience semble donner des résultats positifs. Par contre, Vancouver, qui compte aussi plus de 1200 sans-abri, veut les écarter des lieux publics, mais sans leur offrir un toit.

Quoi qu'il en soit, fait-on remarquer, dormir sur un banc de parc ou dans l'entrée d'un immeuble ne saurait être une solution durable. Ni non plus de bénéficier — dans un environnement souvent pénible — d'un gîte temporaire qui risque de durer. Échec de la «compassion» canadienne? Les États-Unis seraient-ils plus avancés?

Récemment, Los Angeles s'est fait rappeler que «s'asseoir, se reposer et dormir fait universellement et nécessairement partie du fait d'être un être humain»! Une cour d'appel a cassé une ordonnance municipale, y voyant un «châtiment cruel et inusité». Si cette politique est jugée inhumaine en Californie, comment la qualifierait-on au Canada?

New York a peut-être trouvé une réponse. En 1990, cette ville comptait au bas mot 12 000 personnes dans des refuges de nuit et 10 000 autres dormant dans les parcs ou sur les trottoirs. Six ans plus tard, on n'y trouvait que 3500 personnes dans les refuges et 4000 dans les espaces publics. Explication: la ville avait fourni 21 000 unités de logement permanent. Des organismes sans but lucratif y assurent la qualité de vie des résidents et l'entretien des lieux.

Pour toute une population, toutefois, de tels logements communautaires ne conviennent pas. Le maire, Michael Bloomberg, a donc annoncé un autre programme, visant cette fois à fournir, avec des unités d'habitation stable, des services de santé mentale et de désintoxication. Cette innovation rompt avec l'approche traditionnelle voulant qu'il faille d'abord «guérir» ces gens avant de les intégrer dans la société.

Une telle solution fait aussi appel aux groupes caritatifs et aux équipes de santé et des services sociaux, mais dans un cadre différent. On offre aux personnes marginalisées non plus un refuge peu propice à leur traitement ni un traitement sans aucun cadre de vie, mais un vrai chez-soi où elles seront épaulées, au besoin, comme c'est le cas des citoyens et des malades en général.

Un toit ne suffit pas

Certes, la preuve reste à faire que cette politique sera fructueuse. Toronto, qui mène une expérience analogue, y voit un net avantage financier. Un lit dans un gîte surpeuplé coûte près de 2000 $ par mois; une cellule en prison, au moins 4000 $; un lit d'hôpital, plus de 10 000 $. Or l'appartement social n'est subventionné, lui, qu'à moins de 200 $ par mois.

Un logement social bien tenu fera le bonheur du locataire en quête d'un toit. Mais les gens de la rue aux prises avec des problèmes graves de santé mentale ou de toxicomanie posent un tout autre défi, tant social que médical. À Montréal, l'administration du maire Jean Doré avait créé au centre-ville un lieu de «dernier recours» pour qui n'avait plus où aller. Mais on ne prétendait pas y faire éradication de la misère.

En face de la pauvreté, de l'isolement social, des perturbations personnelles, la plupart des institutions, tant privées que publiques, restent encore souvent impuissantes. Certaines érigent à grands frais des immeubles, ou concoctent de complexes planifications, mais sur le plan humain, les résultats se font attendre. On dénigre les oeuvres de charité d'autrefois, mais les services publics d'aujourd'hui sont-ils plus compétents ou plus compatissants?

Il est plus facile, il est vrai, de bâtir une maison que de rebâtir une personnalité. Toutefois, en matière d'habitation, un domaine traditionnellement maîtrisé, le retard est lamentable. Ni les terrains, ni les matériaux, ni les ouvriers ne manquent. Que faut-il de plus sinon une volonté politique?

À cet égard, on fait présentement le procès social du gouvernement Harper à Ottawa, cependant qu'à Québec le cabinet Charest s'agite avec une politique nationale. N'est-ce pas le moment de favoriser le pouvoir local, plus près des citoyens et de leurs besoins, et davantage à même d'éviter les lourdeurs bureaucratiques? Pas sûr.

En France, aux XIXes Entretiens Jacques Cartier, le maire Tremblay a mis son espoir dans une coopération avec l'Université de Montréal et la Caisse de dépôt, dont les dirigeants, Luc Vinet et Henri-Paul Rousseau, étaient honorés à cette occasion. Mais pour l'heure, l'Hôtel de Ville oscille entre l'aide aux Alouettes et l'accueil d'un casino, des oeuvres qui n'ont guère éradiqué la misère à Montréal.

Néanmoins, voudra-t-on conclure, si d'aventure Lyon a su, en ce domaine, faire preuve d'innovation, le voyage du maire Tremblay aura valu la dépense.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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2 commentaires
  • Louise Royer - Inscrite 11 décembre 2006 14 h 33

    Contrat de ville et ipac

    Éradiquer la misère: le vouloir, c'est déjà un grand pas en avant! Étant donné la richesse qui existe présentement au Canada, il n'y a pas d'excuses pour perpétuer des conditions infra-humaines pour des dizaines de milliers de citoyens et citoyennes. La misère qui se voit est celle que les villes veulent le plus éradiquer.

    Elle n'est pas la seule. Cela dit, avec la fin du programme IPAC (fédéral) et la fin du Contrat de ville (qui déléguait à la Ville des $ du provincial pour le développement social), tout le secteur des secours aux itinérants est dans l'insécurité. C'est le trou noir après ler mars 2007.

  • Maurice Monette - Inscrit 12 décembre 2006 20 h 00

    Explications du PHÉNOMÈNE mais, pour COMPRENDRE, il faut avoir la FOI...

    Devant le DÉSAROI que semble provoquer cette affluence de SANS-ABRI, il y a une EXPLICATION bien concrète mais, pour la comprendre, il faut un MINIMUM de FOI et de compréhension des GRANDS PRINCIPES d'ÉVOLUTION...

    Donc, NOUS sommes au DÉBUT d'une NOUVELLE ÈRE d'environ 2000 ans et la FIN de l'ÈRE qui précède s'est déroulée dans un CHAOS des plus total. En cette PÉRIODE de PASSAGE à une NOUVELLE ÈRE ÉVOLUTIVE d'environ 2000 ans, plusieurs(es) esprits / âmes se sont RÉ-incarnés(es) dans le BUT de venir s'amender de BOURDES (PÉCHÉS) plus ou moins graves avant d'entreprendre une prochaine tentative d'ascension de l'ÉCHELLE de la VIE durant le prochain MILLÉNAIRE.

    D'où, cette affluence de nécessiteux(ses) puisque, ces esprits ou âmes ont choisi cette forme d'ÉPREUVES d'EXPIATIONS. C'est pourquoi notre $ociété Humaine $aine doit tenter de leurs permettre de "TRANSCENDER" ce passage difficile en les tolérant jusqu'à un certain point, sans tout de même se laisser submerger par leur État de décrépitude.

    En d'autres mots, tous et toutes de chacun(e) d'entre NOUS sommes RESPONSABLES de l'ÉTAT de nos CONDITIONS de VIE et ces pauvres "HÈRES" sont donc RESPONSABLES de leur DÉCHÉANCES et personne n'a à vivre CELLES-CI pour eux/elles. Mais, ce qui NOUS est possible de faire c'est, d'ÉDULCORER autant que faire se peut leur CONDITION de RÉDEMPTION. Alors, ça veut dire de leurs fournir, moyennant une quelconque forme de rétribution minimale, un milieu de vie décent et salubre pour que ces HÈRES aient la possibilité de tenter de faire une RETOUR à la VIE $aine de la $ociété.

    Il leurs faudra évidemment recommencer au ba$ de l'ÉCHELLE mais, c'est la seule façon de revenir dans le "DROIT CHEMIN"...