Le bouddhisme des musulmans

Depuis que le pape leur a tendu la main et a prié Dieu, Allah, la semaine dernière à la Mosquée bleue d'Istanbul, un milliard et demi de musulmans peuvent à nouveau espérer que l'Occident chrétien cesse de les vouer aux gémonies. Même les plus téflon devant les religions auront peut-être la curiosité d'explorer une foi qui se fait malheureusement connaître par les voies de la terreur, de l'animosité, de la soumission aveugle. Cette foi partage pourtant avec les chrétiens plusieurs têtes d'affiche comme l'archange Gabriel, Moïse, Abraham, Marie.

Le soufisme, considéré comme le bouddhisme de l'islam, est probablement la porte d'entrée la plus facile à pousser pour le novice. Longtemps persécutés, les soufis sont encore des millions en Turquie et au Sénégal (où ils représentent 80 % de la population), en Algérie, au Maroc, en Indonésie, plus connus pour leurs derviches tourneurs folkloriques que pour leurs messages de paix et de tolérance universelle.

Ici, à Montréal, rue Fairmount, ils forment une poignée d'initiés qui gravitent autour de leur mosquée, dont les fenêtres sont pudiquement couvertes de givre et de voiles. Aucune enseigne, «profil bas», me signale leur ministre, Omar Koné, un Malien de 35 ans, père de trois filles, dont le miel du regard et la douceur de la voix sont un appel détourné de La Mecque.

Le nombre d'Occidentaux convertis me frappe dans cette petite communauté très discrète. Du côté des femmes, on en compte la moitié, la plupart dans la vingtaine ou la trentaine. Des Québécoises comme vous et moi qui ont senti un appel, comme une évidence, et qui ont adopté le voile, du moins pour prier.

«C'est une religion qui parle au coeur, bien davantage qu'à la raison», me glisse Marie, une observatrice québécoise qui fréquente la mosquée une ou deux fois par semaine, histoire de partir «en voyage». «La première fois, l'été dernier, j'ai eu l'impression d'être au coeur d'une tempête de sable. Il n'y a plus tant d'endroits dans la ville où les gens se parlent, où il y a entraide et vie communautaire. Même le Mile-End, où tout le monde se connaît, s'est gentrifié. Ici, tu dis: "ouf!" Personne ne te pose de questions et on ne te demande pas si tu vas te convertir. Le seul djihad, c'est la guerre contre l'ego!»

Si c'est samedi, c'est soufi

J'ai visité la mosquée une première fois lors d'un mariage soufi, puis une seconde, samedi soir dernier, en compagnie de ma mère. Elle n'a pas été difficile à convaincre après la description que je lui en ai faite. D'abord les prières, puis le sermon, où le ministre (ou le sheikh choisi par reconnaissance divine comme le dalaï lama) peut aussi bien parler du Prophète que de Pascal, tandis que l'assistance boit du thé à la menthe et que les jeunes enfants font des culbutes sur les coussins. Les deux fois, j'y ai croisé de jeunes mamans qui allaitaient ou donnaient le biberon.

Ensuite, la partie la plus spectaculaire du programme: chants et méditation. C'est là que les derviches tourneurs prennent le plancher. L'énergie est joyeuse et plutôt contagieuse, les lumières tamisées. Même ma maman, pourtant d'un naturel réservé, s'est prise au jeu et a entonné «Allahallahallahallah». «Ne t'affole pas, l'avais-je prévenue, il y a un disciple qui semble souffrir du syndrome de la Tourette en hurlant le nom d'Allah. C'est une bonne façon de pratiquer la tolérance.»

Après la méditation, on s'embrasse trois fois en se souhaitant «que Dieu accepte ta prière». Puis on étend les nappes par terre et le proprio du restaurant voisin, mauritanien et soufi, vient porter des plats de viande et de riz, de la soupe, du pain, des salades et des gâteaux, soir de mariage ou pas.

Au fait, ce mariage n'aura duré que dix minutes. Voici Daniel, voici Malika; ils veulent se marier, on va être leurs témoins. Daniel, as-tu apporté une dot? Les mariés partagent une datte et on n'en parle plus... J'imagine qu'ils n'ont pas préparé ça pendant un an non plus.

Il est 22h30 et les bagels de la rue Fairmount sont les bienvenus, même s'ils sont plus cashers que soufis. Je n'ai pas halluciné, j'ai remarqué un rabbin du côté des hommes. L'interreligieux a la cote. Et qui lave la vaisselle? «Les hommes célibataires!», me répondent deux Occidentales voilées en pouffant de rire.

Se mettre au service des autres fait partie du soufi way. «Il faut être bien des choses en ce monde: battant, performant. Mais on parle peu de cette chevalerie dans laquelle l'humain est habillé d'attributs divins. Nous sommes en train de faire disparaître les vestiges de tellement de peuples, de traditions. Nous avons gardé le corps mais perdu l'esprit... », fait remarquer Omar lors de son sermon, ajoutant que la pureté du coeur s'habille d'amour, de compassion, de justice et non pas d'arrogance, d'égoïsme et de ce besoin de contrôler le monde, souvent au détriment des autres.

«Quel que soit le référentiel de notre existence, s'il est changeable, notre vie peut virevolter. Si c'est le corps, il vieillit. Si c'est la carrière, elle peut subir de vilains tournants. Si c'est l'amour, il peut perdre de son intensité et de sa vigueur. Ça marche, le temps de la passion», résume le ministre. Allah est grand. Encore plus que l'Amour avec un grand A. Et il ne bouge pas.

Un voile de pudeur

Leïla, une anglicane qui s'est convertie il y a 13 ans, me prête son voile bleu comme mes yeux pour que j'adopte le style Céline Galipeau. Le voile n'est pas obligatoire dans cette mosquée à cause des réticences de beaucoup d'Occidentaux. Les soufis semblent très cool sur les codes dans la mesure où une éthique est de mise dans la mosquée. «Mieux vaut un fil sur la tête porté avec humilité qu'un voile porté avec ostentation», dit Leïla. «"Islam" veut dire "paix" et aussi "laisser-aller"», m'instruit Habiba, une «kiwi» qui a épousé un sheikh, le leader spirituel des soufis. «Un voile qui couvre le visage fait peur, érige un mur. Nous sommes plutôt des ponts... », dit-elle.

«Toute la symbolique de couverture a été tordue, explique Omar. C'est d'abord le signe d'un espace intime qu'on crée avec Dieu. Fondamentalement, le turban de l'homme et le foulard de la femme sont de l'ordre du divin.»

Et les soufis n'ont surtout pas envie de briser un lien possible pour un détail vestimentaire. Leur coeur parle plus fort que la loi. Selon eux, le monde occidental chrétien se prive de beaucoup en se coupant des enseignements du Prophète: «On peut lire des citations de Bouddha ou de Gandhi partout, on n'en voit jamais du Prophète... », se désole Omar.

«Une phrase, une rencontre n'est jamais fortuite, ajoute l'homme au turban blanc. Baudelaire, qui n'est pas l'auteur que j'aime le plus citer à cause de son malaise existentiel, a écrit son poème À une passante à la suite d'un seul échange de regards.»

Et si on les regardait dans les yeux le temps d'un poème?

cherejoblo@ledevoir.com

Noté: l'adresse du centre soufi Naqshbandi de Montréal (www.naqshbandi.ca). Un maître soufi visitera le centre du 18 au 25 décembre prochain. On peut librement assister à la dikhr (méditation) et au sorba (sermon), tous les jeudis et samedis à 20h, et partager le repas avec eux par la suite. Le centre a pignon sur rue depuis 15 ans au 138 de la rue Fairmount Ouest. Tél: 514 270-9437.

Découvert: La Khaïma, 142, rue Fairmount Ouest. Le propriétaire, Ould Atigh, est mauritanien et soufi, tout comme son chef québécois. Un autre quartier général: Rumi, un resto perse, 5198, rue Hutchison, à deux pas.

Pris: des laissez-passer pour le spectacle de Noël des Petits Violons. Des cantiques, des pièces de folklore et des airs de Holst, Sarasate et Suk. J'y emmène mon B et j'ai invité ma mère, histoire de lui ôter les refrains soufis de la tête. Entrée libre. Ce dimanche à 16h à la salle Pierre-Mercure du Centre Pierre-Péladeau. Billets disponibles à la billetterie de 10h à 18h aujourd'hui. 300, boulevard de Maisonneuve Est, Montréal.

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Ceci n'est pas un blogue

De l'arabe au latin

Un soir, je suis dans une mosquée avec des soufis voilés qui récitent des prières en arabe. Le lendemain matin, on me trouve dans une église catho de Verdun, entourée de femmes et de petites filles qui portent le voile de dentelle sur la tête et écoutent un prêtre qui récite la messe en latin.

C'est une bonne chose parce que, lorsqu'il s'est mis à parler en français durant son sermon, le prêtre a brandi le spectre de la bombe atomique, de la peur de celui qui «appuiera sur le bouton!». Satan, c'est certain! Et nous périrons tous.

J'ai eu l'impression d'être parachutée en Irlande dans les années 50. Sur le banc de bois, dans la rangée devant moi: une famille dont toutes les femmes portaient le voile, sauf l'ado, qui avait négocié la casquette. J'ai compté cinq enfants: quatre filles et un petit bébé, le fils tant attendu.

Au cours de la messe, j'ai aperçu une tête blonde se relever d'une sieste sur les genoux de son père. Une autre fille! Six enfants. J'imagine qu'ils n'ont pas saisi le bout en français...

Frontières religieuses

Je ne saurais dire ce qui m'attire le plus chez les soufis. Cette absence de contrôle qui est de plus en plus rare, surtout dans la sphère religieuse. Cette tranquille assurance non dénuée de souplesse. Cet accueil sincèrement chaleureux, une invitation à redevenir humain qui n'est pas sans me toucher. Et leur petit côté freak show...

J'ai parlé avec les uns, les autres, sans jamais sentir de retenue. J'ai pris le thé avec Tobie Cinq-Mars, 32 ans, le chef cuisinier du petit resto La Khaïma, un Québécois converti depuis plusieurs années. Pourquoi? «Je ne me suis pas converti, je n'avais pas d'autre religion. Mes parents étaient athées. J'ai magasiné des religions jusqu'à ce que je tombe sur le soufisme. Les comparer aux musulmans fondamentalistes, c'est comme comparer un catholique romain à un mormon ou à un pentecôtiste. C'est la philosophie du dépouillement.»

J'ai longuement conversé avec Omar, musulman jusqu'au bout de la barbe, qui s'occupe du centre soufi depuis 1998. Pourquoi les Occidentaux se convertissent-ils? «D'abord, l'islam. Ensuite, la spiritualité. Puis, des valeurs humaines qu'on retrouve de moins en moins au sein du monde: humilité, respect, tolérance, amour, partage, compassion.»

- «Et vous, Omar, quel est l'endroit où vous mettez ces valeurs à l'épreuve?

- Aux douanes américaines.»

www.chatelaine.com/joblo

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