Une ruche de solitudes

Tiré de L’Ombre du doute, texte et dessins de Lino, Les 400 coups.
Photo: Tiré de L’Ombre du doute, texte et dessins de Lino, Les 400 coups.

Elles sont là, aussi tangibles que des ombres. Je les perçois chancelantes et frileuses; les solitudes me transpercent comme des glaives. Ces solitudes se frôlent, indifférentes, murées dans leurs projets immédiats. Elles prennent des formes si diverses que j'en suis à me demander si la pandémie tant annoncée n'est pas déjà parmi nous. Le vaccin se fera attendre.

La solitude s'emmitoufle dans la honte, dans l'écharpe de novembre, le mois le plus dénudé. La solitude est une plaie mais aussi un refuge, parfois un prix à payer. Tantôt elle nous pèse, tantôt elle nous manque. La solitude, j'en ai fait tout le tour le jour, et aussi la nuit, et parfois même sur Internet. La solitude fait voyager, c'est un avant-goût de la mort. La nôtre.

Une nuit d'insomnie (quand elle est au creux de mon lit, elle prend toute la place), j'ai aligné un nombre effarant de solitudes qui passent inaperçues ou finissent leurs jours dans une jolie chanson.

La solitude de la télé allumée avec personne devant, celle de l'ascenseur avec personne dedans, celle du suicidé qui se réveille, celle du comique dont les blagues tombent à plat. La solitude du pénis qui attend sagement la tige du prélèvement sur la table d'examen, celle de la réceptionniste devant son téléphone, celle de l'assiette réchauffée au micro-ondes. La solitude de la vedette derrière ses verres fumés, cherchant à se protéger de l'aveuglement de l'idolâtrie, du malade qui attend de manger froid. La solitude de la bouteille vide devant celui qui titube, de la veuve qui ravale, du fumeur qui avale en grelottant.

La solitude du billet sans commentaire dans le firmament de la blogosphère, celle du célibataire qui se dit qu'«il-elle doit bien exister quelque part, mais où?», de l'écrivaine qui s'accroche aux mots pour leur donner vie, de la monoparentale qui désespère d'entendre «Laisse, je m'en occupe!», de la belle femme qu'on n'ose pas approcher, de l'immigrant pas assez vêtu pour la saison. Les solitudes du couple qui s'ennuie, du portable qui ne sonne jamais, de la chanson de Moustaki, de toutes celles de Barbara, du vieillard qui attend une visite dimanche prochain à l'Institut de gériatrie, du voyageur qui cherche, de la bête sauvage qui ne vit pas toujours en meute.

Antidotes
Avec les livres, on n'est jamais seul. Avec un instrument de musique non plus. Ce sont d'excellents animaux de compagnie, dit-on. Pas autant que les amis mais plus disponibles, sans doute.

Elles ont peut-être échappé à la foule du Salon du livre, mes trois bibles de solitude du moment. On y entend des voix qui se font l'écho de cette longue habitude. Forcément, on écrit seul(e). Et seuls les poètes peuvent assumer la cruauté de vivre au point de la partager tout en la gardant intacte.

Mondes fragiles, choses frêles
Hélène Dorion, L'Hexagone
D'abord la poète intégrale, lauréate du Prix de poésie du gouverneur général cette semaine. Son livre (une rétrospective de sa poésie de 1983 à 2000) est un ouvrage aéré, épuré, qu'on ouvre où on le veut pour y puiser sagesse, vécu, humanité et solitude. De l'humilité aussi, ça fait du bien. Un livre où on entre seul et dont on ressort épousé: «Parlez-moi, oui, cela seul, comme une tonalité de vivre, un regard dérobé au réel et qui me sera redonné. Parlez-moi comme un vent soutient l'oiseau, le pousse derrière l'horizon. Parlez-moi car le temps nous recouvre, et demain il fera un autre temps, un autre amour.»

Je l'ai lue comme on remonte une rivière. Je l'ai lue comme on fait l'amour. Pour rencontrer. Tiens, ici, une citation:

«Où aller?
Y a-t-il pour moi un lieu
comme pour la rivière l'océan?»
- Nicolaï Kantchev

C'est un livre qui novembre: «Neige légère, lente. Il n'est pas rare que le jour me laisse ainsi, éloignée des bruissements du monde, assez seule pour ne jamais cesser d'être seule.»

Et un livre qui dérange comme une raison de vivre:
«On peut très bien vivre
sans rien d'autre que ces tendresses journalières:
une carte postale dans la boîte, un bruit de vague
le bleu sur la plaine, les mots d'un poème.
L'univers réduit à peu d'attaches
au trajet ordinaire
de sa propre mort.
On peut très bien n'être qu'une aventure d'atomes
et de questions dérisoires.»

L'Ombre du doute, Lino
Les 400 coups
Le poète-peintre Lino nous sert une oeuvre picturale et déchirante, deuxième tome d'une trilogie. Une oeuvre d'art, sans aucun doute. Tout vibre ici sur la peau du tambour de son âme. Une âme frère que celle de Lino. «Oui, un peintre sans âme est comme un poète sans langue. L'âme n'est pas un accessoire dans ce métier.» Lino possède les deux. La puissance d'évocation de l'image et les mille mots.

«Sous terre, le regard des gens vous glace le sang. L'humanité grouille de sans âme. La multitude des contacts m'a toujours effrayé», dit-il à propos d'un voyage dans le métro en compagnie d'autres solitudes.

«En dépit de ce que l'on croit, nous ne sommes en définitive pas très différents des fourmis ou des mouches.
La plupart d'entre nous naissent,
vivent et meurent
dans l'insouciance
De leur vie.»

Lino nous propose un voyage de l'âme des plus saisissants et des plus originaux. L'envers du roman de gare.

Bestiaire, Serge Bouchard , Éditions du Passage
Le poète-anthropologue a choisi une maison d'édition hébergée dans un salon funéraire de la rue Laurier. Pas de solitude plus grande que celle de la dépouille mortuaire. Et que dire de celle de la mouffette, condamnée d'avance? Il paraît qu'on peut tout de même s'en faire un animal de compagnie très punk une fois les petites glandes défensives amputées...

Dans cet ouvrage que je léguerai à mon fils, l'auteur le plus radiophonique de la faune laurentienne prête sa plume aux animaux, oiseaux, insectes de nos forêts, à l'écureuil roux, à la perdrix, au chevreuil, à l'orignal, à la mouche, au lièvre et à la marmotte.

Serge Bouchard nous fait partager une connaissance intime, respectueuse et pudique de la nature. Il se fait à la fois chaman et naturaliste, animiste et mystique. Il nous prend par les sentiments, adhère à une vision anthropomorphique, le temps de nous raconter une histoire de solitude, la nôtre.

«L'homme est un ours qui a mal tourné, un ours mal léché, c'est-à-dire mal formé, mal sculpté», dira l'ours.

Au chevreuil, le plus beau bond du monde, Bouchard fera dire ceci: «Ermites des pessières, des érablières, sauvons notre peau, c'est novembre, la mort va frapper. Car si l'homme est un loup pour l'homme, imaginez ce qu'il est pour le chevreuil: un chien enragé à chemise rouge carreautée, psychopathe automnal qui tue pour tuer. Pourtant, et cela pourrait vous surprendre, je respecte le bon chasseur. Honneur au chasseur qui suit les règles de mon jeu, honneur à celui qui me chasse de la bonne manière. Je sais bien que je suis une proie, mais je suis une proie dans la dignité, je réclame ma chance de chevreuil, je ne veux pas crever comme une bête.»
cherejoblo@ledevoir.com

***

Ceci n'est pas un blogue

Solitude d'une génération
Nous en sommes à essuyer la vaisselle. Il y en a beaucoup, on a tout le temps de jaser: les assiettes de service pour la salade de mangues aux tomates et aux avocats, la tôle des cuisses de poulet farcies à la ricotta et aux herbes tirées du livre de di Stasio, les poêles pour faire rissoler les pommes de terre, le chaudron à pocher les poires Belle-Hélène, le moule à madeleines à la pâte d'amande et à la fleur d'oranger. La vie est belle comme après un repas de quatre services mitonné dans l'amour et arrosé dans la joie.

Nous sommes deux adultes et quatre enfants autour de la table. L'aîné, Charles, a 15 ans. Ça fait d'ailleurs 15 ans que je le connais, et j'avais son âge lorsque sa mère et moi nous sommes liées d'amitié.

Méchant bail.

«Moi, je n'aurai pas d'enfants», me confie Charles comme on dit «passe-moi le chaudron».

L'affirmation me surprend car il aime beaucoup les enfants, ça se voit rien qu'à la patience dont il entoure ses deux soeurs et mon B.

«Pourquoi tu dis ça?

- Parce que nous sommes la dernière génération qui va pouvoir vivre sur cette planète. La Terre en a pour 100 ans, pas plus. Les dommages sont irréversibles. Les humains ne feront rien, c'est trop gros. Et quand ils vont se réveiller, il va être trop tard. On ne sait pas de quoi l'avenir va être fait. Moi, je me prépare à tout, même à devoir émigrer ou vivre avec un masque à gaz. Alors, des enfants, je n'y pense même pas. Je vais faire de la musique le temps qu'il me reste à vivre, et après, ce sera fini.»

Il n'y a ni amertume ni rage dans le ton de ce grand brun aux yeux doux, pas même de cette lueur de désabusement propre aux ados. Une simple constatation, une pensée mûrie, un bilan assaisonné.

Merci pour le repas quatre services, nous en sommes aux mignardises, après nous le déluge. Et on n'oubliera pas d'éteindre avant d'aller se coucher.

www.chatelaine.com/joblo

À voir en vidéo