Mieux-être - Les vieux et nous

Il y a toutes sortes de vieux. Des vieux alertes, des vieux en santé, des vieux sages, des vieux haïssables, des vieux gagas, des vieux en perte d'autonomie mais dignes, des vieux qu'on traîne par les pieds quand ils sont atteints d'alzheimer. Pensez un instant à ces vieux ratoureux, aux vieux capricieux, à ceux qui veulent tout contrôler, aux vieux dépressifs, et songez au discours émergent qui rend tout un chacun coupable... mais pas les vieux. Les CHSLD qui n'ont pas de coeur, les enfants qui ne visitent pas leurs vieux, le ton des journalistes quand ils en parlent (le «c'est bien effrayant» retenu qu'on entend tout de même).

Je ne suis pas en train de dire que les gens vulnérables n'ont qu'à bien se tenir, que le fait de les traiter comme des poches de patates est compréhensible. Je viens de finir la lecture de l'autobiographie de Dominique Michel et ce qu'elle raconte de sa mère me fait réfléchir. Je fréquente un vieux ces temps-ci et ça me fait réfléchir. Quand le vieux était en forme, il faisait sa vie, les gens qui le recevaient étaient contents. Mais si le vieux est malade, que la famille s'en occupe.

La famille? Les enfants se disent: «Ce vieux-là a fait sa vie sans nous, on était en orbite quelque part, c'était sa femme qui s'occupait des enfants. Aussi longtemps qu'il a eu une amante, après son divorce, on n'a pas entendu parler de lui.» Maintenant qu'il devient un poids, c'est à la famille de le porter... La famille pour la responsabilité, les amis pour socialiser et avoir du plaisir.

Un jour, le vieux perdra un peu la tête, puis un peu plus... et peut-être qu'on le maltraitera dans un centre de «soins» où on ne pourra pas le laver tous les jours, où il n'aura pas le temps de manger correctement et où on le bourrera de pilules. Car vous savez que les vieux font vivre l'industrie pharmaceutique. Vous le savez bien un peu qu'on les nourrit plus efficacement aux médicaments qu'à la soupe aux pois?

Quant à cette quantité de médicaments et aux interactions entre la pilule bleue, la blanche, la jaune et l'orange, on regarde ça... un peu. Mais c'est tellement mieux d'attaquer l'industrie des produits naturels, une si belle cible! On dira à la fin du reportage que c'est comme des bonbons et on se trouvera fier comme un Robin des Bois de la santé. L'industrie pharmaceutique peut dormir tranquille, les mains sur son gros ventre plein. Le millepertuis rentre la tête dans les épaules.

Permettez-moi cet aparté, un instant. Qu'il faille mettre de l'ordre dans le lucratif milieu des produits dits naturels — qui ont souvent des allures de produits pharmaceutiques non réglementés —, c'est absolument certain. Jeter le bébé avec l'eau du bain est cependant un geste douteux: il faut se demander à qui profite le crime.

Qui donc critique le «libéralisme» tolérant de Santé Canada ou de l'Agence canadienne d'inspection des aliments, qui met à la porte ceux qui dénoncent ses pratiques (vétérinaire au gouvernement, quand tu ne fais pas le tapis, c'est un emploi à risque!)? Qui remet en question le corporatisme et le protectionnisme du Collège des médecins?

Vous n'êtes pas sans savoir que le Collège des médecins a historiquement un pouvoir énorme, disproportionné, qu'il est juge et partie plus souvent qu'à son tour. On se voile collectivement le visage pour ne pas parler de conflits d'intérêts. Voyons donc, en santé, ça ne se peut pas! Et de porter bien haut le drapeau vertueux de la protection du public...

Si vous n'avez pas d'exemples en tête, pensez à la longue bataille pour la reconnaissance des sages-femmes (ce n'est pas terminé!). Ensuite, vous pouvez lire le livre de Joseph Facal (Volonté politique et pouvoir médical, Boréal) pour comprendre comment le gouvernement s'est attaché les mains.

Les conséquences, nous les vivons tous les jours, y compris quand nous allons consulter un naturopathe. Je vous en prie, n'allez pas conclure que je suis pro-naturopathie — je suis pro-lucidité — et pas davantage une croisée de la science que des produits naturels, et avec ça, j'essaie de voir clair, ce qui n'est pas simple. Et quand je vois les rationalistes s'enflammer pour défendre la rationalité, je souris, sachant que je serai à mon tour happée par la passion aveuglante.

Pour en revenir à nos vieux, là non plus, ce n'est pas simple. On ne peut pas crier au secours, à l'injustice de la vie, et s'en laver les mains. Les familles ne sont pas toujours (devrais-je dire «souvent»?) des lieux sains où les relations d'amitié, de tolérance, de compassion et d'entraide tiennent le haut du pavé. Il faut ajouter à cela l'égoïsme de chaque génération et constater que, d'un point de vue de société, la façon dont on vit aujourd'hui ne laisse pas de place à l'intégration des vieux, à moins qu'ils soient d'une santé de fer et ne fassent pas leur âge! Cet été, je lisais une entrevue dans le Times où Bill Graham, un preacher qui a conseillé des présidents américains, disait qu'au grand âge, on revient à l'essentiel, aux besoins primaires. Quel est le besoin primaire entre tous?

Oui, c'est l'amour. Dommage pour les vieux, il est back order. Peut-être qu'ils sont en train d'en fabriquer en Chine?

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vallieca@hotmail.com

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