Et puis euh - Demain l'avenir

Mettons, deux minutes, des affaires qui n'existent pas. Un être complexe vous apparaît en songe et vous offre d'acquérir une faculté extraordinaire, n'importe quoi. Certains aimeraient posséder le don d'invisibilité. D'autres choisiraient de voler. D'autres encore voudraient pouvoir lire dans les pensées d'autrui. Certains opteraient pour la jeunesse éternelle. Vous, je vous connais depuis le temps, vous lorgneriez du côté de l'argent qui rentre par les fenêtres. La planche à billets. Il est vrai qu'avec tout ce fric, vous pourriez acheter un autre être complexe qui vous donnerait, mettons, la téléportation ou le comprimé du bonheur.

Personnellement, j'irais faire un tour dans le passé et j'y connaîtrais l'avenir. Comme Jeff, dans Replay, de Ken Grimwood. Si vous ne connaissez pas Replay, il faudrait un peu. Un récit terrible sur les choix qu'on fait et les hasards de l'existence. Jeff a 42 ans quand il meurt. Puis il revient à la vie, 23 ans plus tôt, dans son corps de 19 ans, dans sa chambre chez ses parents, mais il se souvient du passé qui est maintenant son avenir. Évidemment, le premier réflexe est de faire le pactole (comme vous) en pariant sur la Série mondiale de baseball de 1964 dont il connaît l'improbable issue. Il construit un empire, va visiter les gars d'Apple alors qu'ils besognent encore dans leur garage, etc. Il est à la tête d'une colossale fortune lorsqu'il meurt de nouveau, encore à 42 ans. Puis il retourne dans le passé, conscient que les biens matériels, parfaitement messieurs dames, ne sont qu'illusion, et devient hippie. Et ainsi de suite. Je vous laisse découvrir ce bouquin si ça vous tente, il est vraiment formidable.

Donc, connaître l'avenir, pour une seule raison: avoir de meilleures chances de gagner ces foutus pools de hockey, de football et de baseball qui concourent à me faire passer pour un imbécile. Bon, bien sûr, à la longue, vivre dans le passé et connaître l'avenir est un peu long. Ça manque de surprises, et puis imaginez un instant que vous deviez sans cesse vous rhabiller à la mode des années 1980, réentendre les mêmes damnées tounes et vivre de manière générale sans cyberespace. Vous en arracheriez, non? À part ça, on a beau dire, connaître l'avenir dans ses grandes lignes, voilà qui peut être utile, mais si vous avez oublié si Rob Brown a connu sa grosse saison en 1989-90 ou en 1990-91, ça vous avance à quoi?

Cela a résolument l'air de s'en aller nulle part, mais il y a en fait un propos sous-jacent: nous avons tous besoin d'aide lorsque vient le temps d'évaluer ce qui s'en vient. Prenez par exemple Donovan McNabb, des Eagles de Philadelphie. Il était de loin le meilleur quart-arrière de la NFL en termes de pool jusqu'à ce qu'il se blesse un genou, dimanche, et voie sa saison se terminer. Il va sans dire que cela provoque de la grosse douleur, à la fois au principal intéressé et à tous les participants à ce jeu un peu stupide qui le possèdent dans leur équipe. Or il aurait été possible d'anticiper pareille déconvenue, cela grâce à des méthodes éprouvées quoique tout à fait non scientifiques, aux confins de la superstition.

Ainsi existe-t-il ce qu'on appelle le «Madden Curse», la malédiction de Madden. En vertu de ce phénomène, les joueurs qui apparaissent sur le couvercle de la boîte du jeu vidéo de football mis en marché par l'ancien entraîneur et analyste John Madden, Madden NFL, subissent dans des délais relativement brefs divers revers de fortune: blessures, retraite, mauvais rendement, défaites. Depuis 1999, cela est arrivé à Barry Sanders, Dorsey Levens, Eddie George, Daunte Culpepper, Marshall Faulk, Michael Vick et Ray Lewis. Cette saison, le porteur de ballon des Seahawks de Seattle Shaun Alexander était en vedette, et il a raté plusieurs matchs en raison d'une fracture à un pied avant de revenir au jeu avant-hier.

Par ailleurs, on note l'existence du «Chunky Soup Curse», qui a le même effet: les joueurs de football qui prêtent leur image à la publicité de ce délicieux mets en conserve — est-ce une soupe? est-ce un repas? ni l'un ni l'autre et peut-être les deux à la fois, voilà l'un des grands mystères de la vie — s'exposent à de multiples déconvenues. Kurt Warner, Terrell Davis et Jerome Bettis en ont tour à tour été victimes. Plus récemment, pendant la dernière morte saison, le quart des Steelers de Pittsburgh Ben Roethlisberger a échappé de peu à la mort alors qu'il a eu un accident en se baladant à moto avec pas de casque, et cette saison, le quart des Seahawks Matt Hasselbeck a raté plusieurs matchs en raison d'une blessure à un genou.

Or imaginez maintenant que Donovan McNabb, lui, a fait les frais de la couverture du jeu Madden NFL et est porte-parole pour la soupe Chunky. Si cela, messieurs dames, n'équivaut pas à courir après le trouble, je veux bien être envoyé dans la mêlée pour un plongeon d'une verge face aux secondeurs des Bears.

Donc, dans ce cas-ci, il était possible de prévoir qu'un jour ou l'autre, quelque chose de fâcheux allait arriver. J'aimerais maintenant savoir pourquoi Patrik Elias n'a que quatre minuscules buts depuis le début de la saison. Je l'ai dans mon club, lui.

***

Ça n'a rien à voir, mais samedi en fin d'après-midi avait lieu un gros match de football universitaire entre les Buckeyes d'Ohio State et les Wolverines de Michigan. L'équipe numéro un de la NCAA contre l'équipe numéro deux. Une rivalité plurimillénaire, ou presque. (On ne s'en douterait pas à première vue, mais une guerre, une vraie de vraie, a déjà opposé l'Ohio au Michigan. Ça se passait en 1835-36, et au coeur de la querelle se trouvait une question de frontières. La bande de Toledo était à l'enjeu. On en apprend des choses ici, n'est-ce pas? Et vous qui croyiez que le sport-spectacle n'avait pour but que l'abêtissement des masses laborieuses.)

Donc, les Buckeyes l'ont emporté par la marque de 42 à 39. Notez bien ceci, je vous prie: 42-39. Or dans le tirage de la loterie «Pick 4» de l'État de l'Ohio ce même samedi soir, quels furent, vous pensez, les numéros gagnants dans l'ordre? Bravo: 4-2-3-9.

Les sommes remportées ont été environ 10 fois supérieures à ce qu'on constate ordinairement dans ce tirage. Ce qui prouve qu'à défaut de connaître l'avenir, il faut savoir reconnaître les signes. Ils ne trompent que lorsqu'ils ne sont pas exacts.

***

jdion@ledevoir.com