Jouer pour la prochaine fois...

En politique, il n'y a guère de sentiment plus puissant que celui de vouloir être calife à la place du calife. Le virus s'accompagne souvent d'un certain aveuglement personnel et financier. Il n'épargne aucune catégorie de politiciens. Même des intellectuels comme Michael Ignatieff et Stéphane Dion, que leur code génétique ne prédisposait pas d'emblée à succomber à la tentation du pouvoir, n'étaient pas immunisés.

La piqûre est également tenace. Cette année, Bob Rae est en quelque sorte devenu la petite sirène de la politique canadienne; après avoir connu toutes les gloires et toutes les misères du leadership comme néo-démocrate, il a entrepris de se métamorphoser en libéral fédéral. De son côté, Gerard Kennedy, qui avait vu la direction du Parti libéral de l'Ontario lui filer entre les doigts il y a quelques années, a renoncé à un poste au sein du cabinet de son ex-rival Dalton McGuinty pour briguer le leadership fédéral.

Plusieurs dans la mouvance de M. Kennedy décrivent son geste comme le premier mouvement d'une stratégie en deux temps. L'ex-ministre — à qui il manque encore le vernis linguistique nécessaire pour un poste de leadership fédéral — jouerait le rôle de king maker au congrès de Montréal pour ensuite s'installer dans la niche de dauphin du nouveau chef.

C'est loin d'être une idée farfelue. La conquête du titre de chef d'un des deux principaux partis fédéraux s'apparente plus souvent à un marathon qu'à un sprint. Les trois derniers leaders du PLC, John Turner, Jean Chrétien et Paul Martin, s'y sont pris à deux fois avant de l'emporter. Idem pour Brian Mulroney, battu par Joe Clark en 1977 et vengé en 1983.

***

Ceci expliquant cela, le positionnement en vue de la prochaine course prend de plus en plus de place dans le jeu des alliances qui pourrait déterminer l'issue de la campagne libérale. Dans le cadre de la cour tous azimuts qu'il mène auprès de Gerard Kennedy, le clan Dion fait notamment valoir qu'en assurant la victoire d'un candidat québécois, l'ex-ministre ontarien disposerait à son avantage de la règle de l'alternance. Après M. Dion, la voie serait grande ouverte pour un chef anglophone.

La même salade a été servie aux Belinda Stronach et Scott Brison. On verra au congrès jusqu'à quel point la relève montante anglophone a été sensible à un des rares arguments qui pourrait rendre inspirante, tout au moins pour les plus ambitieux de ses alliés potentiels, la performance plutôt médiocre jusqu'à présent de M. Dion dans les sondages sur les intentions de vote.

Dans le même ordre d'idées, ce n'est pas simplement par engouement pour leurs candidats respectifs que Denis Coderre s'est enrôlé dans le camp Ignatieff et Martin Cauchon dans celui de Bob Rae. Contrairement aux Stronach et Brison, ces deux anciens ministres, qui font également partie de la relève libérale, ont un intérêt certain à ce que le prochain chef ne soit pas du Québec, afin de leur ouvrir la voie pour la fois suivante.

Quelle que soit l'issue du congrès, tous ces ambitieux devront se livrer à une sérieuse période d'introspection au terme de la campagne. L'histoire récente démontre en effet que, quand on a l'ambition de devenir chef, il vaut généralement mieux ne pas être à l'intérieur de la Chambre des communes.

Stephen Harper, Jack Layton, John Turner, Brian Mulroney, Jean Chrétien, Stockwell Day ne siégeaient pas aux Communes lorsqu'ils sont devenus chefs. Et si Paul Martin a conquis son titre à partir de l'intérieur du ring, l'opération a été pour beaucoup dans le knock-out électoral qu'a subi le PLC par la suite.

***

Au début de la campagne à la succession de

M. Martin, plusieurs stratèges libéraux voyaient le prochain leader comme un chef de transition, destiné à faire le pont entre les récentes années de pouvoir du parti et quelques années d'exil et de ressourcement dans l'opposition.

Le même genre de calcul avait présidé au choix de Stephen Harper comme chef conservateur en 2005. On s'attendait à ce qu'il cimente la réunification des forces de la droite et qu'il mène le parti aux portes de la terre promise pour ensuite passer le flambeau à un leader plus vendable au Québec et en Ontario. On connaît la suite!

À la lumière des sondages, il est moins de moins en moins évident que l'homme qui dirigera le PLC à compter du mois prochain ne fera que passer à la tête de la formation ou qu'il fera carrière dans l'opposition. Depuis Sir Wilfrid Laurier, tous les chefs du Parti libéral du Canada ont été premiers ministres à un moment ou à un autre. Les libéraux ont des chances mathématiques réelles de l'emporter dès le prochain scrutin. La probabilité qu'un autre gouvernement minoritaire — conservateur ou libéral — en résulte est encore plus élevée.

Si la tendance se maintient, les prochaines élections auront lieu au cours des premiers mois du mandat du nouveau chef libéral, bien avant qu'il n'ait mis le parti à sa main. S'il devait les perdre, le PLC serait mal venu de ne pas lui donner une seconde chance. Tout cela pour dire que sept ou huit années pourrait séparer le congrès de la fin du mois d'un autre vote au leadership libéral.

À voir les efforts déployés par ses nombreux admirateurs, ceux qui cherchent à se positionner pour la prochaine fois devraient peut-être se demander où sera Justin Trudeau à ce moment-là!

chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.