Dehors les malpropres

«Quiconque osera parler de droits de l'homme en présence des dirigeants chinois sera traité de fou, de gaffeur, et se fera sortir comme un malpropre.» Telle est, en caricaturant à peine, la règle non écrite qui préside de plus en plus aux relations des politiciens et gens d'affaires du monde entier, avec la superpuissance émergente du XXIe siècle. Un pays qui semble avoir trouvé la recette magique de la croissance et du capitalisme sauvage, sans avoir à céder un pouce sur les libertés démocratiques.

Bon, d'accord: en présentant les choses de cette manière, on exagère un tantinet... Il arrive que les dirigeants chinois ajustent quelque peu, dans le domaine religieux notamment, leurs pratiques et tiennent compte des protestations américaines ou autres, en relâchant un dissident par-ci, un prêtre par-là... Ou encore, en s'abstenant judicieusement d'envahir Taiwan juste avant les Jeux olympiques de 2008!

Mais dans l'ensemble, et de plus en plus, Pékin fait à peu près ce qu'il veut en matière de droits de l'homme. Le discours occidental sur ce thème, si fort après Tiananmen en 1989, tourne de plus en plus à vide. Non pas parce que les libertés démocratiques seraient désormais garanties en Chine, ni même parce qu'elles progresseraient de façon, disons, mesurable et soutenue...

C'est plutôt parce que, aujourd'hui, nos gens d'affaires eux-mêmes vont dire aux politiciens: «Taisez-vous, vous allez indisposer nos interlocuteurs et nous faire perdre 5 milliards de dollars avec vos histoires de liberté d'expression.» Avec comme sous-entendu l'idée que, de toute façon, l'approche militante en la matière ne donne rien.

Comme les choses ont changé depuis Tiananmen! En 1992, Bill Clinton était un idéaliste sur cette question... Arrivé au pouvoir, il a bien vu que les Chinois étaient trop forts. Et Bush fils, auteur en 1999 et 2000 de déclarations très militantes sur Taiwan, a changé de disque une fois à la Maison-Blanche.

Résultat de ce réalignement historique: un premier ministre du Canada qui, un beau matin de 2006, se fait un peu militant là-dessus, a l'air d'un fou arriéré. Les déclarations récentes de Stephen Harper et de son ministre des Affaires étrangères ont été traitées, dans nos médias, non pas sur le registre «Sur les droits de la personne, Harper tient tête aux Chinois», mais plutôt sur celui de «Harper gaffe encore», ou bien «Harper a-t-il nui aux relations économiques sino-canadiennes?»

Les Anglais le disent: Money Talks. Et les Chinois l'ont parfaitement compris.

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Un lecteur en furie me demande: «Pourquoi cet engouement pour le Darfour? Pourquoi pas pour le Sri Lanka, la bande de Gaza, la Casamance où la guerre civile dure depuis vingt ans? D'où vient cette campagne médiatique qui est en train de rendre des gens fous?»

J'attirais moi-même l'attention, la semaine dernière, sur le paradoxe suivant: le Darfour est devenu un thème «fort» dans les médias et dans les milieux de la solidarité internationale... alors même que le conflit sur le terrain reste relativement peu couvert.

On peut alors se poser la question, implicite dans la tirade du lecteur: n'exagère-t-on pas le drame du Darfour? La réponse est: non. Les camps de réfugiés au Tchad, les histoires recueillies sur place, les évaluations de la Croix-Rouge, d'Amnistie internationale, de Human Rights Watch, ne laissent pas de doute sur la réalité d'un des plus grands massacres des dernières décennies.

Mais il y a aussi, dans tout ça, de l'idéologie... Car il s'agit bien ici — appelons les choses par leur nom — d'un massacre de Noirs, commis par des Arabes... Il s'ensuit, dans une certaine lecture idéologique, que l'accent mis sur le Darfour devient automatiquement suspect d'impérialisme, de discours anti-arabe, anti-musulman, etc.

Ajoutez à cela le pétrole, dont le Soudan regorgerait, et l'on saute vite à la conclusion que les Américains veulent mettre la main sur cet or noir, en «tassant dans le coin» le régime de Khartoum et ses alliés...

Et puis revoici la Chine — encore elle! — la Chine qui a de beaux principes... et aussi des investissements dans les champs pétroliers soudanais. Parmi ces principes, celui de la «non-ingérence», aussi appelé «respect de la diversité». Ce principe stipule, en gros, qu'un régime a le droit de faire ce qu'il veut avec ses populations. D'où l'appui soutenu de Pékin à Khartoum, dans tout le débat sur les sanctions contre le Soudan et sur le déploiement d'une force de l'ONU au Darfour.

«Le salut viendra de la Chine», lançait la semaine dernière, béat, un dirigeant ivoirien qui saluait le «grand respect» manifesté par Pékin pour la souveraineté des États d'Afrique avec qui l'empire du Milieu fraye de plus en plus... Ce discours fasciné est, en fait, très proche de celui des gens d'affaires qui préféreraient, aujourd'hui, que Stephen Harper se taise sur les droits et libertés en Chine.

François Brousseau est chroniqueur et affectateur responsable de l'information internationale à la radio de Radio-Canada.

francobrousso@hotmail.com

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