Dumont dérape

Les Québécois partagent des valeurs qui fondent des lois. Les libertés fondamentales, les droits individuels et collectifs sont énoncés dans la Charte québécoise des droits de la personne depuis 1975. La Charte de la langue française, les déclarations adoptées par notre Assemblée nationale contre le racisme ou reconnaissant les nations autochtones, balisent les rapports entre majorité et minorités.

La majorité francophone a pris sa place. Elle détient le pouvoir politique. Elle occupe les hautes sphères du pouvoir économique. La culture québécoise s'est épanouie. Nos créateurs sont célébrés ici, et leurs oeuvres diffusées en plusieurs langues sur tous les continents.

Les minorités ne constituent pas une menace contre cette culture et cette identité. Au contraire, elles contribuent à son enrichissement.

Depuis quelques années, et ce, dans toutes les sociétés occidentales, les majorités ont parfois l'impression que les droits des minorités sont mieux reconnus que les intérêts majoritaires. Cela est d'autant plus vrai lorsque, au sein de ces minorités, des extrémistes encouragent des agissements qui vont à l'encontre des valeurs dominantes ou qui représentent à nos yeux des régressions inacceptables, notamment pour tout ce qui concerne l'égalité entre les hommes et les femmes, les droits des enfants, la liberté d'expression.

On oublie souvent, toutefois, que les écarts entre les agissements de certains groupes et de certains individus avec les valeurs généralement admises ne sont pas le propre des minorités culturelles ou religieuses. Il suffit de lire les statistiques sur la violence conjugale au Québec pour s'en convaincre.

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Le Québec est une société ouverte qui admet les accommodements raisonnables pour les minorités. En même temps, le Québec rejette les extrémismes et les abus de pouvoir. L'Assemblée nationale a donné l'exemple en se prononçant contre les tribunaux islamiques. La prise de position québécoise a influencé l'attitude adoptée dans le reste du Canada et constitue un exemple.

Dans sa décision sur les lieux de culte dans les établissements d'enseignement, la Commission des droits de la personne du Québec n'a pas accédé aux voeux des requérants. Les écoles ne sont pas obligées d'aménager des lieux de culte spécifiques pour chacune des religions. La commission a cherché un compromis qui protège le caractère laïque de l'institution sans pour autant empêcher les individus de pratiquer leur religion.

D'ailleurs, la plupart des musulmans, des sikhs et des juifs vivant au Québec s'accommodent des exigences de la vie quotidienne dans une société sécularisée et occidentale et adaptent leur horaire de prières, la pratique de certains rites et le port de certains signes.

Cela n'empêche pas ou ne doit pas empêcher le débat public sur ces questions. Nous sommes sans doute nombreux, par exemple, à réprouver l'isolement dans lequel sont tenus les enfants de la communauté juive hassidique ou la domination qu'exercent sur les femmes les hommes de cette communauté. Continuer de le dire est légitime et constitue une pression en faveur du changement. Il y a lieu, bien sûr, d'utiliser les pouvoirs de l'État dans les cas extrêmes.

Mais la culture québécoise n'est pas en soi menacée par les activités minoritaires. L'ordre public non plus. De façon générale, la loi est respectée. Faisons attention de ne pas monter en épingle des cas d'exception et évitons élever au rang de danger pour notre identité quelques situations agaçantes qui relèvent de la bonne foi des personnes en cause.

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Nos leaders politiques ont une responsabilité centrale dans ce débat sur les rapports entre majorité et minorités. Il leur revient de donner le ton et d'exprimer les consensus. Ils doivent certes rappeler et défendre les valeurs qui fondent la société mais aussi éviter que les préjugés et le simplisme guident l'action collective et les politiques publiques à l'égard des minorités.

Ce week-end, le chef de l'Action démocratique a oublié qu'il était titulaire de cette responsabilité. Mario Dumont s'est exprimé comme un adolescent immature, mal informé, incapable de jongler avec des concepts un peu sophistiqués comme celui de l'accommodement raisonnable. Pour lui, il s'agit d'un amas de mots que «personne ne comprend».

L'identité québécoise ne peut pas être défendue un genou par terre, dit-il, en levant le bras comme pour sonner la charge.

Sonner la charge contre qui? Dumont ne se portait pas à la défense de notre identité contre les assauts de puissances étrangères ou pour secouer l'indifférence du Canada anglais. Il faisait allusion à des immigrants à qui l'on consent parfois certains accommodements pour leur permettre de pratiquer leur religion ou d'exprimer les particularités de leur culture. Il roulait des épaules et jouait les matamores contre des minorités dont le pouvoir d'influence sur les choix collectifs de la société québécoise sont restreints.

Si l'Action démocratique du Québec s'est toujours présentée comme un parti de centre droit sur le plan économique, Mario Dumont s'était toujours gardé de tomber dans l'intolérance à l'endroit des minorités ou dans le populisme moral comme celui pratiqué par l'extrême droite européenne ou au sein de la droite républicaine aux États-Unis.

Dumont n'a pas dépassé complètement les bornes en fin de semaine. Mais son discours m'inquiète. Il est sur un terrain glissant. Déjà, aux élections de 2003, il flirtait avec le populisme simpliste des appels à la majorité silencieuse, en prétendant parler en son nom sur les questions fiscales et de politique publique. Aujourd'hui que son parti est en déclin dans l'opinion, son désespoir va-t-il le conduire à inventer des dangers où il n'y en a pas? Va-t-il présenter les minorités comme des ennemies de la société québécoise pour gagner quelques votes auprès d'une frange craintive et mal informée de l'électorat?

On n'a pas besoin de ça au Québec.

michel.venne@inm.qc.ca

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