Médias - La télé à l'heure du sandwich

Les piles de DVD dans l'entrée des grands magasins sont en constante expansion: Minuit le soir, Le Temps d'une paix, Le coeur a ses raisons, toutes les séries américaines que vous voulez, sans oublier, à compter de demain, Passe-Partout.

Le marché semble sans limites. La première saison du Match des étoiles vient de sortir en DVD (cela se vend vraiment? se demande le chroniqueur perplexe) et on peut trouver un coffret de 3 DVD des meilleurs épisodes de Symphorien (pour soirées psychotroniques?).

Le marché des DVD est très démocratique: la série Félix Leclerc de Radio-Canada a été conspuée par la critique? On peut la revoir en coffret quand même. Vous aviez complètement oublié l'existence de la série pour enfants Fanfan Dédé? Elle sort ces jours-ci en DVD.

Dans ce nouveau marché arrivé à maturité, bienheureux les diffuseurs et les producteurs qui ont conservé des copies de leurs anciennes émissions. Elles représentent maintenant une mine d'or, et TVA doit s'arracher les cheveux d'avoir effacé son Cré Basile des années 60.

Pas folle, Radio-Canada vient d'inaugurer cinq nouvelles boutiques au Canada, dont l'une au Carrefour Laval et l'autre aux Promenades Saint-Bruno dans la région montréalaise. Ces boutiques s'inscrivent «dans les plans d'expansion de la Division du marchandisage» selon les mots du diffuseur public, et tous les profits des ventes sont censés être réinvestis dans la programmation. On y trouve des chandails, des tasses, mais le coeur de ces boutiques, ce sont évidemment les coffrets DVD des émissions.

Ce marché du DVD change notre rapport à la télévision, qui n'est plus vue ici comme une activité de consommation rapide. On peut maintenant revoir une émission comme on peut revoir à satiété un grand film, et même l'analyser scène par scène. Certaines séries semblent destinées d'avance au marché du DVD: visionner en rafale les 24 épisodes du thriller 24 hrs de Fox, sans interruption publicitaire et sans être obligé d'attendre la diffusion la semaine suivante, est une expérience télévisuelle particulièrement intense. Je connais des gens qui attendaient avec impatience la sortie du coffret des Invincibles, une série pourtant très récente: «regarder tous les épisodes ensemble change la perspective, soutient un amateur. On comprend mieux le propos des auteurs de la série».

Mais l'impact le plus important de ce marché DVD, c'est sûrement les modifications à l'écoute télévisuelle, et la fin de la diffusion fixe aux heures de grande écoute, ce sacro-saint prime time sur lequel toute l'industrie télévisuelle a basé l'essentiel de ses revenus depuis 50 ans.

Le réseau public PBS a lancé, à grand renfort de publicité l'année dernière, l'excellente série documentaire de Martin Scorsese sur Bob Dylan, No Direction Home. Mais le DVD de l'émission était mis en vente presque en même temps que la diffusion télévisuelle, à quelques jours près.

Radio-Canada et TVA diffuseront de nouvelles fictions cet hiver. On suppose qu'aucun des deux réseaux ne lancera un coffret DVD en même temps que la diffusion télévisuelle, pour ne pas se «tirer dans le pied» en se privant des revenus publicitaires télévisuels. Mais il n'est pas interdit de penser que cela pourrait survenir dans un avenir plus ou moins proche.

Toutefois, une incertitude subsiste: la sortie du DVD No Direction Home a-t-elle nui à l'écoute télévisuelle? L'écoute télévisuelle n'a-t-elle pas plutôt augmenté à cause de toute la promotion faite autour de l'événement? Difficile à mesurer.

Aux États-Unis, cette réflexion sur le prime time est poussée encore plus loin. Un récent article du magazine Newsweek affirmait que «la notion de prime time à la télévision, tel que nous l'avons connue, est en train de disparaître». L'affirmation se fonde surtout sur la popularité de toutes les nouvelles plates-formes technologiques.

Selon Newsweek, les consommateurs regardent de plus en plus leurs émissions sur Internet (phénomène qui n'a pas encore touché le Québec, à cause de la question très complexe des droits à négocier) ainsi qu'en vidéo sur demande. Des entreprises commencent à enregistrer des auditoires très élevés à des heures auparavant incongrues. Ainsi Verizon Wireless, leader en téléphonie et en Internet sans fil, connaît un encombrement entre 16h et 19h: coincés dans les transports, les gens regardent des vidéos sur les cellulaires pour tuer le temps. Chez Google Video on enregistre une explosion de l'audience à midi: les gens regardent des vidéos ou téléchargent des émissions en mangeant leur sandwich!

La chaîne NBC a reconnu le phénomène en annonçant qu'elle diffuserait maintenant des jeux et des émissions de télé-réalité en première partie de la soirée: «aucune chaîne ne peut [maintenant] se payer trois heures de prime time hors de prix» a déclaré le p.-d.g. de NBC Universal. Autrement dit, l'argent investi dans les traditionnelles plages horaires de soirée, où l'on pouvait voir les grandes fictions télévisuelles, est en train de se déplacer.

Bien sur, les grandes audiences en soirée sont loin d'avoir disparu. On n'a qu'à voir la popularité de Tout le monde en parle ou d'Occupation double. Mais le système télévisuel est ébranlé, fissuré sur ses bases, et le téléspectateur affirme de plus en plus son désir de regarder ses émissions préférées au moment où il le désire, dans les meilleures conditions possibles.

pcauchon@ledevoir.com

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