Le nationalisme honteux (bis)

«Les jeunes Québécois ne peuvent pas avoir honte de leur passé, ils l'ignorent», soutenait un universitaire trentenaire, adepte des luttes intergénérationnelles, lors d'un colloque récent. Logique, n'est-ce pas? Ce qu'on ne sait pas ne nous fait pas mal, affirme le dicton populaire. Et si la honte expliquait plutôt qu'on ignore le passé?

Depuis des lunes, on se réfère ad nauseam à la Grande Noirceur, cette chape de plomb de l'indigence intellectuelle qui a caractérisé des décennies d'histoire des Canadiens français. Mais si l'on se penchait sur cette autre noirceur, celle de la fin des années soixante et soixante-dix, lorsqu'on a aboli les cours d'histoire et de géographie obligatoires au secondaire sous prétexte que les jeunes n'avaient pas la notion du temps et de l'espace, les condamnant ainsi à ne pas savoir d'où ils venaient et où ils se situaient? Ce fut aussi l'époque où, pour liquider le passé religieux, intimement lié par ailleurs à notre histoire collective, on a effacé, scotomisé disent les psychiatres, des pans entiers de l'histoire du Canada français catholique. L'histoire, par exemple, d'une bourgeoisie intellectuelle, issue aussi du peuple et qui a pratiqué l'ouverture d'esprit, le cosmopolitisme, le sens critique tout au long du XIXe et du XXe siècle, malgré l'influence des ultramontains et d'une alliance circonstancielle du pouvoir politique avec l'Église hiérarchique.

Qu'avons-nous accompli de si honteux comme peuple pour que le nationalisme, qualifié désormais par plusieurs de vieux nationalisme ethnique (entendu: raciste), soit ce repoussoir qu'on a présenté aux générations d'après la Révolution tranquille pour finalement les embrigader dans le nationalisme civique vidé de sens?

Dans certains milieux, prononcer le nom du chanoine Groulx déclenche plus de vagues que lorsqu'on laisse tomber le nom de Mao, de Staline, voire de Ben Ladden, ces fossoyeurs d'êtres humains. Que Lionel Groulx ait véhiculé des propos offensants sur les juifs, baigné en cela dans l'antisémitisme qui sévissait partout en Occident, cela est incontestable et blâmable. Mais faut-il rappeler que le nationalisme canadien-français d'avant 1960, dont tant de gens semblent avoir honte, était le moteur du combat de la survivance collective? Que le nationalisme ait rallié aussi des antisémites et des tenants d'une forme larvée de théocraties, personne ne peut le nier. Mais notre passé n'est pas celui des Allemands, tout de même. Et lorsque le Canada anglais fait des gorges chaudes sur notre intolérance ethnique, il oublie de faire son propre mea-culpa. Durant la dernière guerre mondiale, le Canada n'a accueilli que 5000 réfugiés juifs et en a refusé des milliers d'autres qui espéraient échapper au nazisme et qui sont morts faute d'avoir pu débarquer en terre canadienne, pays sous-peuplé s'il en était un. Un très haut fonctionnaire responsable de l'immigration à Ottawa aurait eu à l'époque cette phrase terrible: «None is too many», en parlant des juifs qui souhaitaient trouver refuge chez nous.

Comment, par exemple, expliquer la motion de blâme unanime de l'Assemblée nationale à l'endroit du citoyen Yves Michaud, qui avait prononcé des paroles n'observant pas la rectitude politique, certes, imprudentes dans le contexte de la tragédie juive, mais qui n'étaient pas des propos antisémites à leur face même? Le nationalisme militant d'Yves Michaud n'était-il pas dans la continuité de celui de notre passé «fascisant»? ont prétendu ceux qui l'ont vilipendé en utilisant rien de moins que le couperet de notre institution fondamentale, l'Assemblée nationale.

Puisque la honte carbure à la culpabilité, il faut en conclure que nous nous sentons coupables sans raison historique particulière, n'ayant été ni colonisateurs, ni esclavagistes, ni dominateurs. Bien sûr, notre façon de traiter les peuples autochtones n'est pas sans reproche. Mais nos égarements en la matière ne justifient pas une telle honte de nous-mêmes en tant que peuple. La grande nouvelle noirceur, c'est d'avoir tu à nos enfants le rôle fondamental qu'ont joué le clergé et les communautés religieuses dans l'éducation. C'est d'avoir fait croire aux jeunes que l'histoire du Québec est une histoire d'exploiteurs, de traîtres, de sexistes, une histoire sans héros et sans modèles, bref une histoire sans source d'inspiration dont il est inutile de se souvenir.

Le nationalisme civique, réponse à notre honte, aurait comme principale vertu le déracinement volontaire d'avec le passé. Il serait acceptable parce que sans mémoire, vierge en quelque sorte de ces fautes inavouables commises par la vieille ethnie canadienne-française nationaleuse abreuvée d'eau bénite. Le nationalisme dit civique arrive aussi à point nommé après le discours hautement contestable du premier ministre Jacques Parizeau le soir de l'échec du référendum. La réponse à la référence au vote ethnique ayant été de vider le nationalisme de toute référence à l'ethnicité. Cela s'appelle jeter le bébé avec l'eau du bain. Toute caricature de notre histoire trahit ceux qui l'ont construite dans le respect de tous. L'autoflagellation collective que nous pratiquons allègrement ne révélerait-elle pas le vieux complexe minoritaire, bien réel celui-là? Dans cette optique, le «Je me souviens» pourrait prendre une valeur thérapeutique.

denbombardier@vidéotron.ca