La «nouvelle gauche»

«Pour moi, Ségolène Royal, c'est l'extrême droite!», s'écriait la semaine dernière un militant socialiste de la région parisienne. Il y a deux semaines, lors d'une assemblée dans la grande salle du Zénith, il fallait voir les petits groupes de militants socialistes soigneusement répartis dans les gradins qui huaient la candidate qui vient de remporter l'investiture socialiste. Nul doute que, demain, une minorité de militants français dénoncera la «dérive droitière» de leur parti.

Il n'y a pas qu'en France que la gauche est divisée. De nombreux observateurs ont accueilli la victoire des démocrates au Sénat et au Congrès américains avec un ton de dépit. Pour eux, l'élection de candidats démocrates comme Bob Casey (opposé à l'avortement) ou Joe Lieberman (qui soutient l'effort américain en Irak) suffit à ternir cette victoire. Elle porterait atteinte à tout ce en quoi la gauche aurait cru. Certains sont si déçus du peuple américain qu'ils préféreraient finalement changer de... peuple!

Le Québec est loin d'être en reste dans ce domaine. La création de Québec solidaire, même si le phénomène s'avère marginal, montre bien que la social-démocratie du Parti québécois ne fait pas l'unanimité. On dira que ce genre de déchirements a toujours accompagné l'histoire de la gauche et l'on aura en partie raison. Cela ne devrait pas nous empêcher de tenter de comprendre ce sur quoi justement la gauche d'aujourd'hui ne semble pas s'entendre.

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Les critiques qui viennent de la gauche de la social-démocratie lui reprochent généralement d'avoir trahi une sorte de pureté originelle. Dans cette image d'Épinal, la «vraie» gauche apparaît toujours comme un champion poids lourd des droits des femmes, des immigrants, des pauvres, des homosexuels et de toutes les minorités. Combien de jeunes Québécois (et moins jeunes) font du droit au mariage des homosexuels le critère absolu de la pureté de la gauche? Selon ce nouveau culte des droits, chaque compromis à l'égard de la liberté de l'individu repousserait un peu plus la gauche dans le grand trou noir de la droite.

Il se pourrait pourtant qu'une partie de ce que l'on qualifie allègrement de «virage à droite» tienne en réalité au retour de valeurs communes dans le discours de la gauche. Dans un texte majeur de la revue American Prospect intitulé Party in Search of a Notion, le directeur de cette excellente publication jetait un éclairage historique sur cette question. Michael Tomasky y expliquait comment la gauche américaine des années 1960 en était venue à délaisser certaines valeurs communes comme le patriotisme, la défense du pays et de la famille, valeurs que ne craignaient pourtant pas d'exprimer les pères de l'État providence que furent Franklin Roosevelt, Harry Truman et John Kennedy.

Avec raison, la «nouvelle gauche» des années 1960 a compris que ces valeurs communes servaient parfois à camoufler de graves discriminations, écrit Tomasky. La lutte pour l'égalité individuelle des Noirs, des femmes et des immigrants a donc inévitablement pris le dessus sur la défense de valeurs communes à toute la société. Si la gauche a eu raison d'entreprendre ces combats, avec les années elle en est pourtant devenue prisonnière. Certains partis n'imaginent la société que comme une confédération de minorités ne partageant plus guère de valeurs communes autre que la défense de la «diversité» et des «droits».

Or la «diversité» — qui semble devenue une religion d'État au Québec — ne pourra jamais constituer le ciment d'une nation. Pas plus d'ailleurs que la seule défense des droits individuels. Tomasky pose donc la question suivante: la gauche est-elle condamnée à revivre les années 1960 à perpétuité?

Cette question dépasse de loin la seule gauche américaine. Elle se pose à de nombreux partis dans le monde qui ne s'intéressent plus qu'aux droits des individus et des minorités. Or, contrairement à une certaine gauche, la droite ne s'est jamais gênée pour défendre (à sa façon évidemment) des valeurs communes. C'est peut-être la cause de son succès, notamment en France et aux États-Unis.

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Ce qui hérisse une partie de la gauche française chez Ségolène Royal, mais qui séduit la population, c'est justement sa facilité à s'aventurer sur des sujets comme la sécurité, le travail et la famille, autrefois considérés comme le monopole de la droite. Pour une certaine ultra-gauche cosmopolite, pacifiste et internationaliste (autrement appelée «gauche-Plateau»), la famille et la nation seraient en effet depuis longtemps des valeurs de droite périmées et obsolètes.

Avec le passage des années, on doit constater que ce qui a caractérisé les nouveaux travaillistes de Tony Blair, ce n'est pas tant la lutte contre la pauvreté, la privatisation de certains services ou les investissements dans la santé et l'éducation (qui ont atteint des sommets inégalés). C'est plutôt le retour chez les travaillistes de valeurs communes comme la famille et un certain respect de la loi et de l'ordre cher aux Britanniques. Tony Blair n'a-t-il pas récemment pris le contre-pied des organisations de défense des droits de l'homme en soutenant son ministre Jack Straw qui s'opposait au port du voile islamique? Ce faisant, le premier ministre faisait primer les valeurs collectives de la société britannique sur le droit de chacun, ou d'une minorité, de se cacher le visage.

À leur façon, c'est ce qu'ont fait au Québec ceux qui se sont opposés au nouveau programme d'histoire qui glorifiait essentiellement la diversité et le lent cheminement des droits individuels en reléguant au placard tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à un projet collectif. Le Québec devrait pourtant être moins perméable que d'autres sociétés du monde à ce genre de politique. N'est-ce pas un parti social-démocrate qui a fait adopter la loi 101, devenue un véritable ciment social, même si elle met entre parenthèses, reconnaissons-le, certains droits individuels finalement secondaires?

Bref, la «nouvelle gauche» des années 2000 n'est peut-être pas celle que l'on croit.

crioux@ledevoir.com

On peut lire l'article de Michael Tomasky sur http://www.prospect.org