Quand les oiseaux se noient...

L'un des méga-projets qu'on connaît le moins au Québec est sans contredit l'exploitation de trois importants gisements de gaz naturel dans le delta du fleuve Mackenzie, aux confins des Territoires du Nord-Ouest, pas très loin de l'Alaska. Ce fleuve, le deuxième en importance en Amérique du Nord, avec 1738 kilomètres de long, prend sa source dans le grand lac des Esclaves, au nord de l'Alberta. Son bassin versant de 1,8 million de kilomètres carrés draine des portions importantes de plusieurs provinces de l'Ouest.

Ce projet ravirait par son ampleur bien de nos nostalgiques qui rêvent encore de ces grands projets conçus par des gestionnaires d'une autre époque, celle où les coûts sociaux et environnementaux étaient refilés aux prochaines générations au nom d'une économie qui considère encore le patrimoine public comme un bien privé ou une poubelle commode.

L'exploitation des gisements du Mackenzie va exiger la construction de 1300 kilomètres de pipeline — soit plus que la ligne Radisson-Nicolet-Des Cantons — pour apporter le précieux gaz à la frontière de l'Alberta, à ce point de bifurcation qu'on nomme le Norman Wells, où aboutit un vieux pipeline pétrolier qu'on va reconvertir au gaz. En réalité, le projet va exiger la construction d'un double pipeline, le neuf et le vieux, qu'on va enfouir en parallèle pour ne pas faciliter la tâche aux terroristes ou aux vandales. Une simple balle de gros calibre de chasse pourrait en effet le perforer et provoquer un incendie gigantesque, en dépit de la présence de valves d'arrêt à tous les 15 ou 20 kilomètres.

Le projet a été soumis à un processus d'évaluation environnementale qui regroupe des évaluateurs tant du gouvernement fédéral que des Territoires. L'intervention fédérale se justifie dans ce dossier à plusieurs titres, Ottawa étant notamment responsable des permis d'exportation de gaz naturel, ultimement des Territoires eux-mêmes et, enfin, des sanctuaires d'oiseaux migrateurs. En effet, le delta du Mackenzie abrite deux importants sanctuaires d'oiseaux migrateurs, celui de Taglu et celui de Niglintak, dans lesquels se situent les gisements que des promoteurs veulent exploiter.

Le projet soulève plusieurs enjeux environnementaux, dont l'un des plus importants est sa justification elle-même. Jusqu'ici, les promoteurs ne veulent pas préciser si «leur» gaz naturel ira aux États-Unis ou sera utilisé par les pétrolières des sables bitumineux. Ou les deux. Ils se contentent de dire qu'ils vont suivre l'évolution du marché, ce qui revient à dire qu'ils réclament une autorisation sans avoir permis préalablement au public de débattre de la valeur collective de ce projet pour déterminer si le jeu en vaut la chandelle.

Pour Stephen Hazel, du Sierra Club du Canada, on peut se demander si la boulimie énergétique de nos voisins américains, très payante évidemment, justifie que le Canada assume la facture des impacts environnementaux souvent irréversibles d'un tel projet. Les questions se multiplient si, comme la plupart le pensent, ce gaz va servir essentiellement au développement des sables bitumineux de l'Alberta, la filière pétrolière la plus énergivore que l'on connnaisse. Certes, reconnaît-il, si les pétrolières utilisent du gaz naturel à la place du pétrole des sables pour justement extraire et traiter davantage de sables bitumineux, il y aura théoriquement une réduction d'environ 50% des gaz à effet de serre (GES). Mais rien ne prouve, dit-il, que ce gaz va remplacer du pétrole et que l'annulation des GES rejetés dans l'atmosphère sera facturée aux acheteurs de ce pétrole. Les experts, dit-il, prévoient que la production des sables bitumineux va passer d'un à deux, voire à trois millions de barils de pétrole par jour d'ici 2015, ce qui va provoquer une hausse en chiffres absolus des émissions canadiennes que le gaz atténuera à peine, sinon accentuera.

On utilise aussi des quantités énormes d'énergie et d'eau pour extraire le pétrole des sables, soit une moyenne de six barils d'eau par baril de pétrole. Cette eau est d'abord chauffée et injectée en profondeur pour faire remonter le pétrole vers la surface. On chauffe aussi de l'eau pour laver le sable et en extraire le précieux combustible. Et le gaz naturel fournira avec ses trois atomes d'hydrogène la source de molécules bon marché qui permet de transformer le pétrole brut en différents combustibles commerciaux.

Jusqu'ici, les écologistes du ROC ont centré leur tir sur les impacts du long corridor déboisé, transformé en route d'entretien, qui va suivre les deux pipelines enfouis. Or ces percées dans la forêt boréale et la toundra constituent pour les caribous des frontières qu'ils répugnent à franchir et qui ont le même effet que si on avait érigé une clôture, explique Stephen Hazel. Par contre, dit-il, les loups utilisent ces corridors pour se déplacer plus facilement et menacer davantage leurs proies traditionnelles.

Mais il est un impact que les écologistes du ROC auraient intérêt à scruter à la lumière des études réalisées par Hydro-Québec dans le cadre de son étude d'impacts sur le projet Grande-Baleine: le désenclavement ou l'ouverture de ces territoire nordiques vierges permet aux chasseurs autochtones et blancs d'y augmenter radicalement leurs captures en raison d'un accroissement considérable de leur mobilité. Dans son étude d'impacts sur le projet Grande-Baleine à la baie d'Hudson, basée sur les suivis des projets de la baie James, Hydro-Québec avait en effet fini par conclure que l'ouverture de ces véritables jungles nordiques avait, d'un point de vue cumulatif, plus d'impacts négatifs sur l'écosystème global de la région naturelle que les impacts, plus localisés, de l'ennoiement des terres et de la hausse du mercure, par exemple. Et pour cause, car après quelques années, ce sont des milliers de lacs dont les cheptels aquatiques sont transformés totalement. En clair, l'ouverture de ces véritables jungles nordiques en fait de nouveaux territoires récréatifs, en plus d'ouvrir la porte à d'autres activités industrielles lourdes comme les mines ou l'hydroélectricité.

Mais ce qui inquiète le plus les spécialistes du Sierra Club à court terme, c'est la noyade appréhendée des sanctuaires d'oiseaux en raison de l'extraction du gaz naturel! Selon Stephen Hazel, l'extraction progressive des nappes souterraines de gaz dans le delta du Mackenzie y provoquera un abaissement des sols, qui pourrait atteindre à cet endroit environ un mètre. Or, dit-il, c'est à peu près la hauteur, si l'on peut dire, des milieux terrestres qu'utilise une vaste faune ailée que le gouvernement fédéral a voulu protéger en y créant deux sanctuaires d'oiseaux migrateurs. En clair, une bonne partie des deux sanctuaires pourrait se retrouver sous l'eau de la mer de Beaufort. De plus, la noyade partielle des deux sanctuaires y accélérera la fonte du pergélisol, ce qui rendra ces milieux plus sensibles à l'érosion et au relèvement en cours du niveau de la mer, désormais sans glace non pas un, mais plusieurs mois par année. Pour l'instant.

Enfin, ce projet, et surtout la percée routière qu'il exige au départ, pourrait bien sonner le coup d'envoi du harnachement du Mackenzie lui-même, ce dont rêvent plusieurs dans l'Ouest canadien. Or il s'agit fort probablement du dernier grand fleuve vierge de la planète, tout comme la baie d'Hudson est certainement la dernière mer de la planète qui n'a pas encore écopé d'un seul projet industriel majeur. Malgré le crois-ou-meurs des grands-prêtres de l'économie sauvage, la société canadienne et le Québec doivent jeter un regard lucide sur ces enjeux sociaux et patrimoniaux, nationaux et internationaux. Il ne faut pas se cacher la tête dans les bénéfices des sables bitumineux: l'issue de ce débat sur le développement des richesses du Mackenzie guidera aussi le crayon de ceux qui planifient l'exploitation des richesses de notre Grand Nord.

n Lecture: Une histoire de l'écologie au Québec, par Yves Hébert, Les Éditions GID, 477 pages. J'avoue n'avoir pas eu le temps de lire ce livre au complet. Mais pour l'avoir parcouru et avoir lu certains chapitres, je suis tenté de vous le signaler de préférence à d'autres publications récentes. En effet, cette histoire de notre perception de la nature, telle que traduite par notre manière de développer nos villes et nos entreprises, notre manière d'exploiter les ressources, ainsi que par des documents d'époque, est un témoignage inestimable, essentiel à notre compréhension de la pensée écologiste d'ici. On y présente les pionniers de nos premières politiques de conservation et de l'écologie scientifique, sans oublier des initiatives populaires comme les clubs 4H et les balbutiements de notre gestion environnementale.